Comment vaincre l’extrême droite

MADRID · 09/04/26
Juan, on est sur le départ. Ou plutôt c’est toi qui es sur le départ. Moi, je reste ici sans bouger qui est ma spécialité —qui est devenue ma spécialité. Mais d’une manière un peu retorse, moi aussi je vais partir: on verra bien ce que ça donne. Je viens de mettre la date à ce courrier, et ce faisant me suis aperçu qu’aujourd’hui, c’est l’anniversaire du Bogotazo, l’une des plus grandes insurrections populaires latino-américaines du XXe siècle. Je me demande pourquoi il n’existe plus ce type de soulèvement citoyen. On aurait tendance à croire qu’il s’agit là d’une normalisation du système politique, qui permet de canaliser les énergies sur des voies pacifiques; mais aussi qu’il n’y a plus de visée ou de leader à même de rassembler des milliers de personnes prêtes à descendre dans la rue et à risquer leurs vies pour défendre une idée.
En tous cas, il est curieux que deux rendez-vous politiques majeurs se tiennent ce week-end: les élections en Hongrie et celles du Pérou. On peut dire que chacun des processus met en relief certains traits régionaux: le Pérou, un territoire où les chefs d’État n’achèvent pas toujours leur mandat, est également le pays où les présidents durent le moins longtemps; la Hongrie, un territoire où les chefs d’État n’ont su que trop durer, est également le pays où le dernier président a duré le plus longtemps. Le Pérou a pourtant honte de ses chefs éphémères; la Hongrie, elle, s’est pas mal vantée de son chef démesuré.
C’est de lui dont il est question, bien entendu, même si ce périple qu’on entame est un petit délire. Tu le sais: Jose (1) m’a invité à me rendre en Hongrie, afin d’écrire une chronique sur Orban et ses quinze années au pouvoir. J’ai adoré l’idée, j’ai accepté plein d’enthousiasme. Or depuis trois ou quatre mois mes bras sont devenus capricieux, j’ai fait quelques voyages qui ne se sont pas bien passés. Alors j’ai dû admettre, non sans tristesse, que je n’étais pas en mesure d’aller reportear [faire un reportage] —terme employé par nos pairs latino-américains et que maintenant, faute de mieux, on répète tous. (C’est toujours une petite victoire lorsqu’un mot plus précis voit le jour et en remplace un autre, voire deux ou trois qui étaient nécessaires pour signifier la même chose. La palabra precisa, la sonrisa perfecta (2), que chantait l’autre avant de quémander des mitrailleuses à deux balles.)
Mais tout cela est hors-sujet. Toujours est-il que j’ai dû appeler José pour lui dire que je n’étais pas en forme, que j’étais désolé de devoir décliner. Je ne sais plus si c’est illico, ou plus tard, qu’il a proposé cette démarche: toi, tu allais en Hongrie, tu observais, tu cherchais, tu demandais, tu écrivais et tout ça ; puis moi entre-temps, depuis ma retraite madrilène lointaine, je te posais des questions, je te faisais des suggestion, je tentait de collaborer avec ta quête.
Tu sais, je suis un peu perdu. J’ai toujours dit que ça ne sert à rien d’aller quelque part raconter un lieu, une situation, si on débarque sur place imbu de préjugés. Mon problème, c’est que cette fois-ci je n’aurai que des pré-jugés, puisque je ne serai jamais sur place. Puis des tes-jugés, dont je suppose qu’on pourra débattre pendant ton séjour.
J’insiste: j’ai toujours dit —on dirait qu’à présent je dis toujours ce que j’ai toujours dit— qu’il faut se déplacer et s’égarer et regarder et écouter, pour se débarrasser des préjugés et essayer de comprendre. En l’occurrence, c’est toi qui le feras, puis moi je serais celui qui voit du dehors et peut signaler des points qu’on ne distingue pas toujours étant à proximité.
Je serai donc là à demander à propos de ce que tu demandes, à regarder ce que tu regardes, à te casser les couilles, au mieux à apporter quelque chose. On en a déjà parlé, moi ce qui m’intéresse surtout, ce que j’aurais aimé aller voir, c’est la manière dont la société change, dont les gens se modifient après quinze ans de gouvernement plus ou moins fasciste. J’espère que tu vas pouvoir en découvrir les traces. Impossible à savoir en termes «scientifiques»: même une grande enquête nationale ne serait en mesure de nous l’indiquer. Mais il s’agit de trouver des personnes —des personnages— qui vont révéler, qui vont mettre en scène les éléments plus significatifs pour toi, ce que tu auras écouté ou perçu à propos des changements opérés pendant tout ce temps.
Voilà tout, ou presque. Le régime d’Orban était le premier installé sur des prémisses que d’autres ont repris plus tard; sauf qu’aucun d’entre eux n’a même pas dépassé la moitié de son mandat à lui. Du coup son pays peut être considéré comme un échantillon, une sorte d’avant-goût de ce qui pourrait se passer ailleurs. Voilà qui m’intéresse, sans tomber dans le cliché ou dans la sorcellerie avec sa morale à la con. Bref, tu verras bien: aller sur place, regarder, écouter, déceler. Retenir trois ou quatre sujets principaux —je veux dire, décider sur le terrain quels seraient les sujets principaux et s’y coller pour ne pas s’éparpiller ou élaborer un catalogue. Retenir ces sujets et chercher des gens et des situations les mettant en scène, puis le cas échéant offrir un contrepoint racontant des expressions ou des faits liés à Orban et les siens. Et toujours inclure suffisamment de contexte politique ou historique pour que les choses soient comprises et trouvent un ancrage. Sans oublier le paysage, nécessaire pour que tout ça ne reste pas suspendu dans l’air. Je suis toujours frappé du peu qu’on s’attarde à décrire, alors que c’est si facile: on regarde autour, on prend des notes, on identifie les signes distinctifs, ce qui rend ce lieu unique, il y en a toujours.
Ce ne sont là que des conneries, des évidences, je le sais. Je suis désolé. C’est juste la mise en papier —quelqu’un a dit papier?— de ce que moi je tenterais sans façons, si seulement je le pouvais. Mais ça se trouve je ne sors que des conneries car je laisse pour la fin ce qui me rend jaloux, ce qui me ronge vraiment. Le hasard a fait que ton déplacement se décale, si bien qu’il pourrait déboucher sur bien plus que la seule description du premier grand régime d’extrême droite de notre époque: on n’en a aucune certitude bien sûr, mais il y a de fortes chances pour que tu assistes à sa chute.
Voilà quoi: je suis trop jaloux. Je me souviens de certaines expériences semblables, je ferai tout pour les revivre. Or c’est à toi que ça revient; moi, je me tiens à disposition pour lire tes récits, répondre à tes consultations quand tu veux. Je tenterai d’y participer d’une quelconque manière, je ne vois pas tout de suite comment. Des questions, j’imagine, des suggestions, déjà en essayant de ne pas être trop chronophage, donc salut!
Bons voyages et santé!
M.
BUDAPEST · 10/04/26
Martín,
Je t’écris depuis l’avion. Cet espace est devenu important pour moi ces derniers temps, depuis que j’ai commencé à voyager davantage, comme s’il faisait partie intégrante de l’aventure. Un moment qui se caractérise pas tant par le silence que par le sentiment d’être loin, léger, inatteignable, autant dire sans portable. En effet, je peux lire sans interruptions, réfléchir avec moins de bruit. À cet état de suspension —que le vol condense à peine, car au fond il s’agit bien du voyage — je n’y parviens que lorsque je suis loin de chez moi.
Sauf qu’aujourd’hui je stresse un peu. Je parcours mes notes sur la Hongrie prises ces derniers jours et me demande si mon séjour va suffire pour bien faire le boulot, c’est-à-dire raconter cette histoire. Je ne parle pas là de rentrer les mains vides —j’ai déjà mon planning d’entretiens, puis une quinzaine de jours de reporteo devant moi me semble assez pour trouver des scènes et des personnages— mais de l’éventualité de ne pas pondre un récit à la hauteur. Ce truc qui semble venir tout naturellement chez toi: le ton.
Lorsque tu m’as fait part de tes doutes la semaine dernière et que moi je t’ai dit qu’ils étaient partagés, que j’avais du mal à m’accrocher à cette histoire, tu m’as répondu que c’était normal. Toi, tu règles ça sur place, dans la foulée. Or cette fois-ci était différente, du moment où tu ne serais pas allé sur le terrain. Tu as toujours eu cette confiance dans le pouvoir du voyage, ou bien c’est venu au fil du temps?
Je viens de finir ton livre sur Videla. C’est ton dernier, je crois; ces mois, ton rythme est difficile à suivre. J’ai trouvé très juste la distinction que tu fais entre la haine personnelle, celle qu’on peut éprouver —ou pas— vis-à-vis de Videla, ou de quelqu’un de blessant ou d’humiliant, une haine attentive ou endormie qui nous appartient; puis cette autre haine collective, fabriquée par les leaders de notre temps, qui relève d’une sorte de parodie. Une haine avec un but —politique, économique— et par là même artificielle. La première dialogue avec le désir, la deuxième avec l’imposture. Et elle puise sa force, son danger donc, dans ce rituel de simulation dont la société, ou une partie d’elle, est complice.
Je songe à l’histoire que nous devons raconter. José te l’a proposée vu que la Hongrie est devenue un modèle d’institutionnalisation d’un type de discours —contre les migrants, les homos, les différents. On pourrait dire que la Hongrie est le pays où la parodie de la haine est devenue loi. Cette émotion a servi à bâtir un régime qui prétend aspirer à ce qui nous manque cruellement par les temps qui courent, à savoir la sécurité, les liens communautaires, l’appartenance à quelque chose de plus grand que nous. Elle a servi également —sert-elle-toujours?— à la consolidation d’un leader au pouvoir.
Il conviendrait d’éviter ce mot de haine, quand même. Ici, j’entends. Pour qu’Orban n’apparaisse pas comme le défenseur de ce concept galvaudé, voire creux, ce fameux discours de haine qui me rend un peu méfiant de ceux qui l’emploient.
Voilà, ce sont des bêtises qui me viennent à l’esprit tandis que l’avion s’approche de Budapest, et que moi j’essaie de me détendre, de laisser que l’aventure suive son cours et que les mots émergent ou se tassent. En tous cas, je veux bien que tu m’aides à les dénicher.
Je t’écrirai bientôt avec mes premières impressions, en pleine journée électorale. Au bout du compte, il n’est peut-être pas une mauvaise idée que ce périple démarre au moment des élections; je vais avoir de l’action et des choses à te raconter d’emblée.
Tout à l’heure, j’ai acheté des magazines (encore un bonheur du voyage: se procurer des livres et des revues qu’on ne trouve pas chez nous… même chose que représente Miami pour d’autres (3) lors de mon escale à Londres. Ils évoquent tous l’importance des prochaines élections en Hongrie.
Est-il possible qu’Orban soit réellement vaincu ?
Amitiés,
J.
PS: Tu as démarré ta lettre en évoquant le Bogotazo. Je viens de trouver mon Bogotazo à moi, et tu vas voir quelle drôle de coïncidence: le 10 avril 1919, le leader de la Révolution mexicaine, Emiliano Zapata, fut assassiné. Je suis toujours étonné de la manière dont l’État mexicain a absorbé la symbolique révolutionnaire, présente dans le nom des rues, des partis politiques, des écoles. Cette énergie, non seulement a été canalisée sur des voies institutionnelles, mais elle peut avoir aussi une revendication pop par le biais d’images, de formules, d’emblèmes. Je pense aux jeunes latino-américains qui continuent d’aller en pèlerinage au Chiapas pour boire une gorgée de ce passé. Puis au fait que l’enjeu, pour faire le lien avec tes questionnements, n’est pas uniquement de faire descendre les gens dans la rue prêts à risquer leur peau, mais d’avoir une cause à défendre, un projet qui change la donne à la racine, qui fonde un nouvel ordre: qui dure dans le temps.
ON POURRAIT DIRE QUE LA HONGRIE EST LE PAYS OÙ LA PARODIE DE LA HAINE EST DEVENUE LOI.
MADRID · 11/04/26
Oui, Juan, parfois les heures d’avion me manquent. Mais pas seulement parce que je ne peux plus en profiter comme auparavant, mais aussi parce qu’elles ne sont plus ce qu’elles étaient. J’ai toujours été très jaloux de ce temps déconnecté: je l’appelais plane time, temps d’avion, même sonorité que plain time, un temps simple, sans fioritures, sans sucres ajoutées, un temps où on se trouve exclusivement là où on est —et pas partout comme on le croit, tels des dieux de pacotille. J’aimais beaucoup ce soulagement, cette concentration. Or c’est fini depuis quelques années, dès lors que les compagnies aériennes se sont mises à proposer une connexion à Internet, et que du coup ne pas consulter ses messages, les actus, ou les conneries sur les réseaux depuis son siège ennuyeux d’avion est devenu tout aussi difficile que de ne pas le faire depuis son siège ennuyeux de chez soi —mettons les toilettes.
Que des broutilles… En revanche, je trouve juste ton idée d’éviter un portrait de la haine. D’une part, elle est en fin de compte une émotion un peu superficielle, le désir bébête que quelqu’un aille mal, et tant mieux si c’est grâce à soi. Puis c’est pour cette même raison qu’on la connaît trop bien. Pas la peine de détailler si Orban insultait Untel ou Unetelle, s’il malmenait les uns ou les autres. Par ce biais, on ne fait que grossir le vaste livre de réclamations qu’on a mis en place depuis le début de cette poussée ultra: depuis qu’Orban a implanté le premier gouvernement d’extrême droite au monde. Pour l’instant, on n’a pas su trouver un contrepoids, de sorte qu’on s’est placé en victime, un rôle à la fois commode et assez inutile. Genre: maîtresse, maîtresse, cet élève m’a dit que j’avais une grosse tête, puis elle qui dit tiens-bon, mon grand, et va te faire voir; après quoi l’élève en question sourit et constate que ses manigances marchent toujours aussi bien…
Ce qui vaut le coup à mon sens —comme je te le disais— c’est d’aller jusqu’au bout de cette dictature (?) pour tenter de voir comment a fonctionné —et fonctionne toujours— une société qui a traversé quinze années d’autoritarisme, d’injustice sociale, de fierté nationale et de toutes ces choses que tu devrais résumer. C’est-à-dire comment vivait-on et vit-on encore dans le royaume de l’extrême droite? Tirer partie de cette triste expérience pour entrevoir vers où pourrait nous emmener nous, au-delà de nos spécificités, un gouvernement de ce genre. C’est-à-dire essayer de prévoir quelles seraient les vies argentines en 2035, si on se laissait entraîner par la dérive actuelle. Ça peut paraître curieux que la vocation du journaliste soit de pré-voir, mais je sens que si on tente de voir certaines choses c’est précisément pour en pré-voir d’autres, n’est-ce pas?
Oui, je fais confiance au voyage. Pas pour les avions, les douanes, les différentes langues et traditions; je fais confiance au voyage parce que, comme je te le signalais, il s’agit — il s’agissait pour ma part — d’un moment où tous nos sens sont en garde et qu’on observe réellement, on écoute réellement, voire parfois on réfléchit réellement. J’ai souvent appelé ça avoir «la démarche du chasseur»: dans un monde qu’on ne regarde presque plus tellement il nous est connu, ça vaut la peine d’émuler le comportement des chasseurs primitifs, qui devaient être absolument attentifs puisque s’ils rataient le saut du lièvre, eux et leur famille n’auraient pas de quoi manger. Voilà pourquoi je fais confiance au voyage —et à toute situation consciente de reporteo. On adopte ce regard et cette écoute vrais, ce qui constitue la condition nécessaire et parfois suffisante pour commencer à comprendre. Ça peut sembler théorique. Or tu sais bien que c’est de la pure pratique.
En attendant, encore un mot lui aussi pratique, un frisson de la dernière minute: oui, tous les sondages évoquent la défaite d’Orban. Mais depuis quand on a cru aux sondages, ces minables archives de l’erreur? Bref si jamais ils ont tort et qu’Orban l’emporte demain, nous aurons à réviser les bases de notre travail. Peu importe! On a l’habitude, puis dans le métier du journaliste il y a des ennuis bien pires que d’avoir à se réinventer dès lors que la réalité elle-même a encore changé.
J’ai hâte de recevoir les comptes, le décompte, tes contes et ainsi de suite.
Amitiés,
M.
BUDAPEST · 12/04/2026
Ce soir, Orban est tombé, Martín. La ville est en liesse. L’opposition a obtenu la majorité absolue aux élections: c’est une raclée! Au-delà des sondages qui annonçaient ce résultat, personne n’avait la certitude que ça allait se passer sans résistance.
CE SOIR, ORBAN EST TOMBÉ, MARTÍN. LA VILLE EST EN LIESSE. L’OPPOSITION A OBTENU LA MAJORITÉ ABSOLUE AUX ÉLECTIONS: C’EST UNE RACLÉE!
Je t’écris depuis ma chambre, à l’aube. Je veux mettre en pratique ce que tu préconises, rédiger alors que les images sont encore fraîches, les sensations brutes.
J’ai mis une heure à rentrer. J’étais au centre des festivités à Buda, et les gens font toujours la queue pour traverser le Danube. Les ponts débordent de jeunes qui chantent, qui dansent, qui boivent et se roulent des pelles sur les berges. De l’autre côté, à Pest, les avenues retentissent à coups de klaxon.
Je suis arrivé seul aux célébrations, après avoir filé à l’anglaise de chez David, qui avait fait des grillades pour un groupe d’amis à majorité hongroise. Ils avaient tous voté pour l’opposition. L’ambiance était agréable, douce, David habillé en gaucho argentin versait le maté devant la parrilla. Quoique parrilla serait ici un abus de langage: je parle plutôt d’un barbecue carré et minuscule stationné dans la cour. On est chez la grand-mère de David, c’est là qu’il entrepose son stock de yerba (j’y reviendrai, c’est promis). Toujours est-il que les Hongrois étaient trop gavés, trop avachis sur ces chaises en plastique blanches qui viennent en aide à toute réunion en plein air. Personne ne voulait sortir. Je me suis éclipsé.
La fête démarre sous terre. Les gens débarquent en métro, et les wagons sont autant de petites tribunes où l’on scande un répertoire musical contre le gouvernement. De temps à autre, le nom du candidat gagnant Peter Magyar est prononcé. Nouveau président après quinze ans d’orbanisme, au moins physiquement il n’a aucune ressemblance avec son prédécesseur. C’est un homme de 45 ans en forme, l’allure sportive et, disons-le tout de suite, qui a l’air de bien s’amuser.
Rentrez chez vous, les Russes! crient les jeunes dans le métro enveloppés dans des drapeaux de la Hongrie, de l’Union Européenne, ou des deux à la fois. Deux lesbiennes hardcore s’embrassent comme elles peuvent. On est serré comme des sardines. Dans chaque station, les deux publics —celui qui regarde de l’intérieur et celui qui reste impuissant sans pouvoir monter dans la rame— échangent des cris et des vivats. Les visages affichent une vraie joie, mais aussi une surprise. Sur le quai, les jeunes écarquillent les yeux puis poussent des cris en apercevant la foule. Personne n’en revient.
Je suis le rituel comme je peux, je ne comprends rien de ce qui est chanté, sauf quelques mots: Fidesz, Russes, Orban. Lorsque je m’approche d’un mec pour lui demander ce qu’il vient de dire sur ce dernier, il répond: hijo de puta [salaud]. Simple, presque élégant. Jano a 23 ans et a fait de l’espagnol au lycée. Il porte le drapeau de l’UE. «C’est comme en 1989, lorsqu’on a vaincu les socialistes». Quand il apprend que je suis argentin, il me serre dans ses bras et me dit qu’il adore mon pays. Je le vois venir. «En Hongrie aussi c’est la liberté qui a gagné!».
Dans la station où on descend, les mecs gravissent les escalators qui sont hors service. Des filles font du toboggan sur la pente qui sépare les rambardes. On est toujours sous terre. Les gens qui se croisent —ceux qui descendent, ceux qui montent— se topent dans la main. Certains se prennent dans leurs bras. En plus des jurons adressés à Orban, une musique électronique retentit au fond. Une bande d’otakus a improvisé une free party tout près des quais.
J’émerge finalement et me retrouve totalement paumé. Étourdi par la foule, je ne capte pas où je suis. La foule me rend bête. Je sais qu’on est proche d’un château et du Danube, qu’il fait un peu froid et qu’on y fait face serrés, à l’aide d’une bouteille d’alcool pour certains. Magyar parle au loin. Certains l’applaudissent, mais le bruit empêche d’entendre. Je fais une estimation à vue: 80 % des gens qui m’entourent ont moins de 35 años et sont ivres. Les familles sont à l’écart. J’aperçois des larmes.
Démarrent les feux d’artifice.
Je me laisse submerger par les gens, comme si je mettais la voiture au point mort. Sauf qu’il s’agit de mon corps, de mon esprit. Je m’enfonce tandis que j’écoute la musique, les hurlements de bonheur, les bribes du discours dans cette langue impossible que je n’essaie même plus de comprendre.
Je me rends.
Sur le toit de la station de métro, un garçon coiffé avec une crête iroquoise bleue tient un drapeau de la Hongrie.
C’est la grosse teuf.
Tu sais, je vais te dire une connerie: on dirait une révolution.
On se sent bien.
Amitiés,
J.
MADRID · 13/04/2026
Juan, tu dis que ça a l’air d’une révolution et il n’y a rien qui puisse m’interpeller davantage. Je suis en train d’apporter les dernières modifs à mon ouvrage à ce sujet, qui finira par s’intituler La révolution n’est plus ce qu’elle était, et qui s’ouvre sur des chapitres très sceptiques quant à sa survivance. Les révolutions semblent avoir disparu ces dernières décennies. On n’assiste qu’à des révoltes qui ne parviennent pas à en devenir une malgré leur potentiel.
Pour ce qui est de la Hongrie, on le sait, ce n’est pas ça. On est face au résultat d’un scrutin tout à fait légal qui, dès lors qu’il sera confirmé, peut faire chambouler un régime résistant à tout changement depuis quinze ans, s’acharnant avec force et détermination. Ce qui m’impressionne à première vue dans ton récit, c’est cette manière de faire la fête. Elle ressemble pas mal à ce qui aurait pu arriver si la Hongrie, disons, avait gagné le championnat d’Europe de football. Tu ne trouves pas? En tous cas, ça fait écho aux anecdotes qui me sont parvenues de Buenos Aires lorsqu’on a gagné –nous tous– la Coupe du monde. Cette confluence me frappe, la manière dont le foot et la politique semblent être les seuls domaines à même de produire ce genre de réaction populaire. Certes, on peut estimer que la politique change la vie des gens, mais pas le foot à priori. Or, vu cette coïncidence dans les effets, s’il fallait remettre en question l’une de ces deux suppositions, laquelle choisirais-tu?
Bref. Encore une fois la date est intéressante. Hier, à Madrid, dimanche 12 avril 1936, les partis alliés contre le roi ont remporté aisément les élections. Aujourd’hui, lundi 13, on ne sait pas trop ce que fera sa majesté. Demain, mardi 14, il abdique, fuit et voilà que la République espagnole est née : un monde censé être nouveau. Tu parlais de révolution.
Hier, à Budapest, indépendamment des dates et des faits qui se recoupent, presque deux tiers des Hongrois ont voté contre un monsieur pour lequel ils avaient voté auparavant pour une durée de quinze ans. Pendant la journée électorale, j’ai écouté des infos comme quoi le taux d’abstention était bien inférieur que d’habitude. Voilà qui était un mauvais signe pour Orban. À un moment donné, j’ai presque eu l’élan de me réconcilier avec la démocratie, pour te dire. Il est clair que l’une des astuces efficaces utilisées par le semi-dictateur pour garder le trône était de faire en sorte que peu de gens se rendent aux urnes. C’est pourquoi si les foules allaient voter, il serait vaincu. Pas compliqué d’y voir la force du droit de vote, que l’on exerce si peu et si mal, tout en oubliant qu’il comporte aussi un devoir.
Et voilà qu’on vit la première vague de joie suite à la chute du pionnier et, avec lui, de tous les clowns de sa compagnie. À commencer par les fameux Donald Trump et Javier Milei, puis la longue file d’imitateurs divers et variés. Pourvu que la défaite d’Orban nous apprenne à démonter d’autres châteaux sinistres, d’autres puissances exercées par des bouffons idiots.
Comme tu le vois, je suis débordant d’optimisme.
Enjoy!
M.
BUDAPEST · 14/04/2026
Martín,
Je pense qu’on pourrait démarrer notre sujet sur une autre révolution. Ou en tout cas c’est comme ça qu’on l’appelle ici. J’aimerais savoir quelle pertinence elle revêt pour toi, puis si tu l’abordes dans ton livre. Je parle des évènements de 1956, lorsqu’une coalition d’étudiants et d’ouvriers hongrois a pris les armes contre le pouvoir central à Moscou. Ce fut une période intéressante: Staline était mort depuis quelques années, puis l’Union Soviétique se montrait relativement disposée à l’ouverture. C’était le moment d’agir. Les Polonais les avaient précédés et avaient obtenu certaines concessions. Or quand les Hongrois ont tenté le coup dans une révolte qui a investi les rues et renversé les statues des leaders soviétiques —à commencer par celle de Staline lui-même —, les Russes y ont décelé les premiers symptômes d’une contagion qui pouvait s’avérer dangereuse et a décidé d’intervenir. L’Armée Rouge est entrée à Budapest. La répression fut sauvage, laissant des milliers de morts et des centaines de déplacés. Elle fut aussi efficace: en deux semaines la révolte était suffoquée.
Je reviens à ton livre. Était-ce une révolution? A-t-elle provoqué des changements?
Oui et non. L’autorité du Parti Communiste était rétablie, puis dans le récit officiel les faits étaient étiquetés comme une «contre-révolution». Mais la Hongrie a été gouvernée après sous un modèle qui permettait une certaine souplesse dans son économie et qui la distinguait de ses voisins du quartier soviétique. Les Hongrois ont commencé à avoir accès à des produits occidentaux, à accueillir des touristes venus de l’autre côté du rideau de fer, à jouir d’un espace culturel vibrant. L’autorité politique, en revanche, n’était pas contestée. Cet arrangement a bien fonctionné jusqu’à la chute de l’Union Soviétique et était connu sous le nom de communisme goulash. J’adore ce concept.
Mais je pense aussi, Martín, aux festivités de l’autre jour. Les jeunes enveloppés dans des drapeaux scandaient «Rentrez chez vous, les Russes» et on trouvait un peu partout —dans la presse, sur les réseaux sociaux— des allusions à une «nouvelle» émancipation vis-à-vis de la Russie. Leur «révolution» n’a pas changé grand-chose donc, mais quelque chose de cet imaginaire a été récupéré dans la parole, où l’histoire se répète en tant que mot d’ordre.
(Il faudrait faire surgir un autre mot: révolution est un abus de langage, j’en conviens. Mais soulèvement? Pas assez. Émeute? Pas sûr. Révolte? Révolte me plaît).
Je te disais qu’on pouvait faire démarrer notre sujet ici, au moment de ladite révolution, parce que l’un des premiers sites que je visite à Budapest est un parc aux statues soviétiques nommé Memento. Il s’agit incontestablement d’une attraction touristique, cette expérience que tu cherches à éviter. Quoi qu’il en soit, un point attire mon attention. Ce projet d’aménagement est né d’une interrogation, à savoir quoi faire des monuments communistes lors de la transition des années 1990, un problème commun à tout l’espace post-soviétique. Mais alors que la plupart des pays les ont détruits, la Hongrie les a enlevés de l’espace public puis les a disposés dans ce parc-musée situé aux alentours de la capitale, histoire de ne pas trop s’éloigner de l’Histoire.
Les statues sont montrées en plein air sur un parcours qui prend vingt minutes. Toutes les figures —dirigeants communistes hongrois et russes, ouvriers, militaires ayant écrasé le mouvement— sont en bon état. Sauf Staline, dont le monument principal était renversé lors du soulèvement. Il ne reste que ses bottes, un symbole que le parc a également récupéré et qui a été placé à l’entrée.
L’assistante qui travaille sur place depuis 17 ans est une dame douce et menue qui s’appelle Judit. Elle a aujourd’hui 40 ans, des enfants scolarisés, puis porte un regard serein sur son pays. Elle maîtrise un anglais très correct qu’elle a appris lorsque son père, militaire retraité, était envoyé en poste à Bruxelles, à la fin des années 1990, pour intégrer l’OTAN.
TOUTES LES FIGURES DES DIRIGEANTS COMMUNISTES HONGROIS ET RUSSES SONT EN BON ÉTAT. SAUF STALINE, DONT LE MONUMENT PRINCIPAL ÉTAIT RENVERSÉ LORS DU SOULÈVEMENT. IL NE RESTE QUE SES BOTTES.
Je m’attarde un peu sur ce récit. György, le père de Judit, arrive en Belgique en 1997, deux ans avant l’entrée formelle de la Hongrie à l’OTAN, fruit d’un accord bilatéral encouragé par les États-Unis. À l’époque, ça faisait deux décennies qu’il était dans l’armée, un métier, ou plutôt une cause héritée de son père —le grand-père de Judit— qui était lui aussi militaire et qui, entre autres, avait lutté contre les étudiants et les ouvriers en 1956. György va dans l’armée parce qu’il voudrait être détective. Il croit que c’est une manière d’honorer son pays, mais aussi de faire quelque chose qui lui convient —s’honorer lui-même. Son père le persuade que la meilleure façon de bâtir cette carrière passe par le service militaire. Mais cette promesse ne se réalise pourtant pas: György va faire partie d’un régiment spécialisé dans l’utilisation des tanks, puis gravit les échelons et finit par être envoyé en 1986 s’entraîner à l’Union Soviétique. Il est doué pour les langues: il apprend le russe, il gère l’anglais. Des atouts suffisants pour être proposé comme membre de la garnison militaire à Bruxelles, quand le contexte géopolitique change et que la Hongrie se projette sur le continent.
«Nous voulions intégrer l’Europe et l’OTAN, car nos souvenirs de l’occupation soviétique étaient encore frais», m’a dit György le lendemain, lorsque nous nous sommes retrouvés dans l’aire de restauration d’un centre commercial en centre-ville. La ressemblance physique entre le père et sa fille est quelque peu troublante: effleurant les 80 ans en pleine forme, György aussi est tout menu, a des traits doux, des yeux verts et dégage la même sérénité que Judit (il serait plus juste d’énoncer cette phrase à l’envers!) Il a pris sa retraite en 2017, après 40 ans de carrière, puis à présent il est masseur professionnel. «J’ai senti le devoir de rendre à mon pays une partie du bonheur dont j’avais bénéficié pendant mes 40 ans de service», m’a-t-il glissé plus tard, dans un café au rez-de-chaussée du même centre commercial, aussi lugubre et déprimant que tous les centres commerciaux de par le monde. L’idée de se consacrer au massage thérapeutique lui est venue peu avant de quitter l’armée, lorsqu’il a subi une chirurgie de la colonne vertébrale et qu’il s’est rétabli en un temps record grâce aux massages et à la physiothérapie. «Ce traitement m’a fait tellement de bien que j’ai voulu partager ça avec d’autres».
Il voyage quand il peut, et dernièrement il a du mal à dire qu’il est hongrois à l’étranger. Il a commencé à avoir honte de son gouvernement: «Les Européens ont pitié de nous».
Je reviens à sa fille. C’est peut-être par un biais professionnel venant de la période soviétique que Judit avance que la révolte de 1956 prouve le rapport conflictuel des Hongrois à la domination étrangère et à leur propre histoire, marquée par un sentiment d’humiliation et de malchance: ils tombent toujours du mauvais côté. Leur sort a mal tourné en effet lors des deux guerres mondiales. La Première, quand ils faisaient partie de l’empire austro-hongrois —dont ils ont également voulu se libérer en 1848, encore une révolution manquée—, leur a valu la perte de deux tiers de leur territoire. Dans le cadre de la seconde, ils étaient les alliés des nazis, puis ont subi leur invasion. Ensuite, ils sont tombés sous l’orbite de l’Union Soviétique (on a changé d’envahisseur, diront-ils).
Mal placés au centre de l’Europe, ils parlent une langue trop bizarre qui ne ressemble à aucune autre. «Personne ne parle le hongrois, personne ne nous comprend», se plaint Judit, assise sur un banc en bois sur l’aire de pique-nique, à quelques mètres de la boutique qui vend des magnets à l’effigie de Marx et de Lénine. «On aurait pu disparaître, et nous voilà!». La survie d’une langue, d’une culture en péril d’extinction. Une patrie bafouée, menacée, toujours méprisée par ses voisins occidentaux. «Je sais que certains Européens issus de pays plus modernes ou progressistes nous prennent de haut. “Vous, les Hongrois, c’est incroyable que vous continuez de patauger dans la boue. Pourquoi ne bougez-vous pas?” Voilà ce qu’on nous dit aujourd’hui. Certes, on met plus longtemps que les autres, mais une fois qu’on se fâche, on fonce sans égards», dit-elle en pointant vers les bottes de Staline.
Dans les années 1990, lorsque l’Unión Soviétique s’est peu à peu démembrée et que les pays du bloc ont commencé à faire quelque chose, la forme trouvée par les Hongrois pour communiquer leur rupture était justement l’évocation des événements de 1956. Les responsables politiques se sont mis à dire publiquement que ce mouvement n’avait pas été une contre-révolution mais une révolution tout court. Gommer le préfixe supposait de modifier le récit des dernières décennies, mais surtout de préparer le terrain pour les révolutions à venir. De plus, ce tournant narratif était mis en scène aux funérailles d’État organisées en 1989 sur la place des Héros à Budapest pour rendre hommage aux leaders de 1956 et aux manifestants assassinés. Diffusée sur la chaîne publique, la cérémonie a réuni cent-mille personnes, confirmant ainsi qu’une nouvelle ère s’ouvrait dans le pays.
Le plus mémorable des discours prononcés cette soirée était celui d’un dirigeant étudiant de 26 ans qui représentait les jeunesses libérales. Ce fut une prise de parole brève mais audacieuse: il exigeait ouvertement le retrait des troupes soviétiques et des élections libres. Ce jeune homme avait du talent. Blond, cool, beau gosse, il avait une présence et une rhétorique vigoureuses. Il avait notamment de beaux jours devant lui. Il s’appelait Viktor Orban.
Amitiés,
J.
MADRID · 15/04/2026
Il n’est pas aisé, Juan, de saisir ce que c’est qu’une révolution dans un monde qui colle ce nom à tout va : «Il peut y avoir une révolution dans la mode dès lors qu’une couturière raccourcit de 7 centimètres une jupe, ou bien une révolution dans le foot si le Cagliari joue avec deux défenseurs gauche, ou encore une révolution dans la gastronomie quand un monsieur fait des desserts avec de la cervelle», écrivait un auteur quasi contemporain. Quoi qu’il en soit, ce qui est advenu à Budapest en 1956 était, au mieux, une tentative de révolution qui a échoué —puisqu’elle ne s’est jamais imposée. Je l’appellerais plutôt un «soulèvement» qui est un terme si graphique: on se lève, on se relève, on met une action en marche. Tu as vu qu’il y a des mots qui, tout en se présentant comme des synonymes, se distinguent? L’un offre une action, l’autre un concept, par exemple. Mettons soulèvement et insurrection. Ces deux termes reviennent au même, mais le premier on le voit bouger et le deuxième non. Voici donc une règle générale que j’ai l’habitude de glisser face à la moindre provocation: chaque mot est singulier, le synonyme est le refuge des lâches.
Du reste, j’aime que la seule trace des années soviétiques soit un simple parc en banlieue. Une sorte d’afterthought comme disent les Anglais, une pensée latérale ou secondaire. Puis j’aime son nom, Memento, car la formule où le mot latin memento est resté cristallisé est justement memento mori, qui nous rappelle qu’on va mourir, qu’on est mortel. J’ignore si les créateurs du parc avaient ce but en tête, mais j’apprécie quand même la démarche pédagogique et revancharde qui consiste à réunir dans un même espace toutes les vantardises du conquérant qui se voulait triomphant. J’y vois une manière de lui signifier voilà ce qui a survécu à ton arrogance. Comme si d’ici à quelques années on regroupait sur un terrain vague en banlieue de Washington la grande salle de danse et le soi-disant arc de triomphe que Trump tente de faire construire pour fêter sa personne. La morale serait si évidente: c’est ainsi que ça se termine —sic transit, memento mori. Puis j’aime surtout cette entrée avec les bottes de Staline: le fait que sa prétendue grandeur soit maintenant incarnée par un objet tellement insignifiant, un bout de bronze qui pue les pieds. Sans compter qu’une autre paire de bottes, celles de Mussolini, ont occupé la place de sa tête lorsque les partisans et les paysans d’un village du Piémont l’ont suspendu par les pieds.
Mais nous étions à Budapest, il y a tout juste 70 ans: les changements, les circonvallations. Une thèse majeure du livre que j’essaie de terminer postule que les révolutions modernes classiques, en dépit de leurs visées supposées, ont peu changé la vie de la majorité des gens. Je suis curieux de voir si le scrutin du dimanche va sensiblement modifier celle des Hongrois. Ils éprouveront sans doute —ils éprouvent déjà— le bonheur de s’être débarrassés d’un chef qui devenait une chape de plomb, tout comme de sa corruption et de ses lubies. Or je dirais que dans son ensemble les grandes lignes politiques ne vont pas trop bifurquer. Tout se passe comme si le fil directeur «Dieu, Patrie, Famille» allait être maintenu, avec quelques légères mises à jour.
Il est étonnant ce slogan — tu m’excuseras pour ce mot. Il a l’air révolu, si ancien, et voilà qu’il a ressuscité avec des nuances nationales et régionales. En Hongrie, par exemple, la notion de Dieu et toute la panoplie religieuse étaient fortement neutralisées durant les 45 années soviétiques: les deux générations qui aujourd’hui gèrent le pays se sont formées sans trop de crucifix autour. Pourtant, elles en proposent à la population et celle-ci les accepte, même si la religion semble avoir moins de poids qu’ailleurs en Europe. Pour compenser, on a la patrie, quoi. Elle est immanquablement là, cette grosse construction contemporaine —qui possède la vertu, parmi d’autres, de nous faire croire qu’elle n’est ni construction ni contemporaine. Un jour où nous aurons plus de temps et plus d’espace, on pourra discuter de cette supercherie qui consiste à appréhender les pays comme des entités ontologiques éternelles, alors que la plupart d’entre eux n’est qu’une invention qui date d’il y a moins de deux-cents ans.
Il se trouve que cette invention si généralisée connaît toute une série de bémols, bien entendu. Si toute patrie est présentée pour être défendue et aimée, celles qui ont été meurtries, systématiquement maltraitées, celles qu’il faut soigner et faire guérir le sont davantage. C’est ainsi que la Hongrie se perçoit: une petite société ayant sa propre culture, une langue que personne ne comprend, un emplacement en marge qui lui a valu des bouleversements si fréquents. Plus que toute autre, cette patrie malmenée a besoin d’être farouchement protégée. Et puisque le nationalisme hongrois inclut très peu d’étrangers, pour vaincre un candidat d’extrême droite ultranationaliste il a juste fallu un candidat de droite ultranationaliste qui, quitte à paraître une caricature, porte comme nom de famille Hongrois —oui, Magyar veut dire ça en hongrois. (Je le note, je promets solennellement ne jamais voter pour un monsieur prénommé Argentino, voire pour une dame portant la version féminine de ce nom.)
La troisième patte du bipède sans plumes, la famille — ce que la droite entend par là— n’a pas l’air trop en danger. D’après ce que j’ai pu entendre, Magyar ne va pas s’en prendre à l’avortement, ou à l’univers homo autant que son ancien patron. Quoique.
Mais bon, n’allons pas plus vite que la musique. Avant de nous attaquer à la défaite d’Orban et aux causes de la victoire de M. Hongrois, j’aimerais connaître ce que tu as pu découvrir sur le parcours du grand boss illibéral: pardon, mais comment se fait-il qu’un monsieur éduqué et presque progressiste devienne le chef d’une tribu nationaliste et superstitieuse? Comment se convertit-il et parvient-il à convertir tant d’autres, à faire en sorte que la foule l’accompagne dans une voie qui peu avant n’existait même pas?
Voici qui est le plus hallucinant de ces dernières années: ici et là, d’une manière ou d’une autre, on emprunte un chemin inexistant. Et ce chemin —merdique— se fait en marchant. C’est pourquoi ça vaut la peine de s’efforcer pour comprendre comment était pavée cette route qui nous mène va savoir où.
Sachant qu’il n’est pas évident non plus que tout le monde ait envie de la suivre.
Amitiés,
M.
BUDAPEST · 16/04/2026
Je reviens aux années 1990, Martín, ne serait-ce qu’un instant.
Un an après son célèbre discours, Orban occupe un siège au Parlement pour le parti Fidesz, l’Alliance des Jeunes Démocrates (c’est drôle qu’il ait gardé ces sigles). Plutôt que de droite ou de gauche, le groupe se dit libéral. Surtout composé de jeunes universitaires fascinés par l’intellectualité occidentale, il souhaite, en gros, que la Hongrie se transforme en une démocratie libérale. Il va sans dire qu’ils sont tous issus d’un milieu relativement aisé, tout comme les camarades de classe de Viktor à Bibo, une école d’élite de la capitale qu’il arrive à intégrer, dans un tournant qui va changer sa vie (et celle de millions de Hongrois). Car Orban, lui, était né au sein d’une famille de classe moyenne basse, dans un village à une heure de Budapest.
Bibo est l’équivalent de ce que les Britanniques appellent college: une école-internat pour faire des études poussées avant l’université. C’est là qu’Orban entre en contact avec ces jeunes libéraux se définissant par leur opposition au communisme, c’est là qu’il entame sa formation de juriste aux aspirations politiques. Des gens l’ayant fréquenté à l’époque le décrivent comme un garçon brillant, véritablement soucieux de la transition démocratique, une cause qu’il arbore d’une manière intransigeante lors des pourparlers entre le gouvernement socialiste et l’opposition («il ne voulait aucun compromis avec le régime: il était maximaliste et inflexible», m’a révélé quelqu’un qui a participé aux négociations). Le jeune Viktor était studieux, tout en se dévouant à son ambition. Il révisait jusqu’à très tard, il se réveillait de bonne heure, sans avoir conscience de qui se passait autour de lui. Un jour, son compagnon de chambre lui a suggéré de se reposer davantage, car cette routine pourrait le desservir. Sans mot dire, Orban lui a répondu en se tapant la poitrine à l’image d’un gorille.
Son coloc s’appelait Peter Molnar. Je le retrouve pour déjeuner. C’est grâce à la défaite d’Orban qu’il veut, ou qu’il peut évoquer ces temps qui marquent pour lui le début d’un traumatisme. Co-fondateur de Fidesz, il a occupé le poste de vice-président et de député aux côtés du leader, jusqu’à sa sortie au milieu des années 1990, lorsque l’élan autoritaire devenait évident. Aujourd’hui, Molnar organise des slams et mène une vie d’artiste bohème, un changement de cap qui l’a littéralement sauvé. Mais il est pertinent de revenir sur ce moment précis des années 1990.
Orban tente à l’intérieur de son parti Fidesz ce qu’il fera plus tard dans l’ensemble du pays: il s’empare du comité de direction, monopolise les décisions et ne reconnaît plus ses opposants, avec qui il dispute les grandes lignes du programme. En 1994, lors de la deuxième élection primaire, il n’est plus convaincu par l’idée de ces jeunes libéraux ne se revendiquant ni à droite ni à gauche. Non. Orban veut que Fidesz soit à droite, au centre-droite pour l’heure, et il le dit clairement à ses concurrents qui commencent à abandonner le parti. En fait, dès 1993 il s’était amusé à signifier la nouvelle orientation officielle de Fidesz, en collant le qualificatif de «national» à l’étiquette de «libéral».
Le revirement d’Orban avait une visée tactique: il voulait profiter de l’usure du centre-droite —qui, comme dans quasiment toutes les nouvelles démocraties post-soviétiques, arrive au pouvoir après la transition avec de piètres résultats— pour s’ériger en tant qu’alternative principale à la coalition de gauche.
Ce mouvement n’atteint pas son but aux élections de 1994, lorsque Fidesz perd des voix et que la gauche fait un tabac. Or aux élections suivantes, en 1998, il y a changement de donne: Fidesz remporte le scrutin, Orban est au pouvoir à l’âge de 35 ans, le plus jeune premier ministre d’Europe.
Voici la question qui me taraude depuis mon arrivée à Budapest, celle qui oriente en quelque sorte mes entretiens avec les protagonistes de l’époque: comment explique-t-on ce retournement de veste? Que voit ce jeune, pas si jeune d’ailleurs, qui vantait quelques années auparavant ses cartes de noblesse libérales, qui avait séduit les élites intellectuelles de toute l’Europe, au point de bénéficier d’une bourse octroyée par George Soros pour étudier à Oxford?
Réponse rapide: il a compris qu’il n’existait pas de majorité libérale en Hongrie et que, pour gouverner le pays, il ne suffisait pas d’être de centre, démocratique, européiste. Il fallait être soit de gauche, soit de droite. Orban était de droite.
L’accès d’Orban au gouvernement plonge Peter Molnar dans une dépression radicale. Une fois écarté de Fidesz en 1994, il était parvenu à valider son mandat parlementaire auprès d’une autre formation libérale. Quatre ans plus tard, il a quitté la politique. Au chômage, Molnar n’a pas de but clair et se trouve à la merci des crises d’angoisse soudaines qui le plongent dans un état de trance.
On arrive à la moitié du déjeuner. L’homme parle en chuchotant. S’il a le même âge qu’Orban (62 ans), il dégage une image complètement différente. Son ancien ami est gros, costaud, un ogre moderne vêtu en costume qui débite des phrases saccadées et fermes, comme s’il éructait. Molnar, lui, réfléchit alors qu’il parle d’une voix ténue, irritante presque, puis son allure est lamentable: c’est un petit homme courbé au visage doux, aux yeux clairs, qui débarque au restaurant enveloppé dans de vieilles fringues en velours et qui me prévient, pour grossir le trait, qu’il ne peut pas payer le repas. C’est lui qui a proposé ce resto, ce bistro comme disent les Européens, un lieu élégant, pas trop grand, situé aux abords de la basilique néogothique de Saint-Étienne, qui domine le centre de Pest. Par la fenêtre, on aperçoit des touristes qui s’arrêtent pour prendre des photos avant de poursuivre leur marche sur une rue piétonne remplie de cafés et de panneaux en anglais. Même les librairies (splendides) vendent des ouvrages en anglais. Molnar maîtrise cette langue, car il était député et qu’il a fait ses études en Amérique. C’est pourquoi je ne suis pas convaincu quand il me dit d’avance qu’il n’a pas les moyens de se payer son resto. Or en le voyant, en écoutant son histoire, je comprends qu’il est sérieux, qu’il parle depuis une vie autre.
Son récit est sympa, eau et poésie comprises. Loin de la politique, Molnar commence à faire de la natation hebdomadaire; l’exercice physique le guérit. «Nager me fait tenir», raconte-t-il. Il se met également à écrire avec acharnement, à participer à des joutes poétiques, une tradition héritée des voyages faits aux États-Unis lors de sa formation en droit. Il s’adonne corps et âme à cet univers littéraire, il dirige à présent une publication culturelle dédiée, il programme des événements, il s’approche des jeunes.
En 2018, il remporte le championnat européen du slam avec une performance consacrée à Orban et à ce chapitre qu’il a laissé derrière lui.
On voulait une démocratie qui épate le monde entier: Wow!
On l’a obtenue.
Sauf que c’était autrement.
Puis plus loin :
Te souviens-tu
de ma question
avant de nous endormir
dans la résidence Bibo
pendant notre fac de droit?
Que se passera-t-il
si on réussit à instaurer la démocratie,
mais que quelqu’un cumule à nouveau
trop de pouvoi ?
J’ai cherché la vidéo pour te l’envoyer. Il est vrai que ça date, mais en regardant ce cinquantenaire maigrichon entouré de jeunes, si malin, si concentré dans son action, le reste de son récit —Orban, ses débuts dans la politique, le virement à droite, les élections— me paraît accessoire. Si la religion, la patrie ou la famille peuvent être une planche de salut, alors une source de sens, une passion peuvent l’être tout autant dans un monde de plus en plus incertain. Pourquoi pas.
Encore quelques mots sur Orban.
L’homme gouverne de 1998 à 2002, année où il perd étonnement les élections. C’est au sein de l’opposition qu’il va opérer son basculement à l’extrême droite. Il se convertit au nationalisme chrétien, puis commence à employer des termes comme patrie, identité, tradition. Zsuzsanna Szelényi, encore une ex-compagne de route, co-fondatrice et membre de Fidesz jusqu’à son départ aux côtés de Molnar, écrit dans un livre à propos de ce virage:
Orban considérait que l’identité nationale venait satisfaire d’importantes nécessités socio-psychologiques, à un moment de frustration suite à la transformation post-communiste, lorsque la société avait à supporter aussi bien une crise économique qu’un choc culturel.
Il y avait donc un vide que ni les progressistes ni les libéraux ne pouvaient remplir, admet Szelényi. Plus loin dans son livre, elle reconnaît qu’elle-même pensait que dans le monde ouvert de la Communauté européenne, les frontières nationales allaient devenir virtuelles.
Orban construit alors un mouvement, les «cercles civiques», où émergent des leaders religieux qui jusque-là se tenaient à l’écart des partis politiques. Lui-même acquiert leur rhétorique, parle d’amour chrétien, met en garde vis-à-vis d’un monde régi par le seul souci de se procurer des choses vite.
IL Y AVAIT DONC UN VIDE QUE NI LES PROGRESSISTES NI LES LIBÉRAUX NE POUVAIENT REMPLIR.
D’obtenir tout ce qui n’exige ni de réfléchir ni de sentir en profondeur, ni de se sacrifier ni de s’engager ou d’être fidèle. Des choses qui n’exigent pas d’aimer ou de faire confiance aux autres.
Voilà les bases de ce que plus tard, dès son retour au gouvernement en 2010, Orban va désigner une démocratie illibérale, dont la Hongrie va être l’incarnation ultime. Rien qu’une façade pour avoir la main sur les institutions, la presse, pour poursuivre les minorités sexuelles.
Tu m’as posé la question de la transformation du modèle. Lors de son premier mandat, Orban se saisit de l’État profitant de la majorité absolue au Parlement: il révise la Constitution, modifie le système électoral, prend le contrôle sur la justice et les médias. Déjà dans son discours victorieux il avait prévenu que le message des urnes n’était pas celui de changer le gouvernement. Il avait été voté pour changer le régime.
Cette idée prend place à partir de 2014, date à laquelle Orban obtient la majorité absolue pour un second mandat. C’est à ce moment-là qu’il est question d’État illibéral. Outre son refus d’accueillir des réfugiés venant du Moyen-Orient, Orban vise les collectifs progressistes, les ONG et même les universités, dont celle d’Europe centrale appartenant à Soros, qui finira par délocaliser. La campagne qui a parcouru le monde, celle des affiches dans l’espace public où on voit Soros souriant l’air gourmand sous le mot d’ordre «Stoppez-le» datent de cette époque.
Aux élections de 2018, rebelote pour un troisième mandat. Désormais, aussi bien lui que ses amis proches sont tous des milliardaires et détiennent les plus grosses fortunes du pays. Ils bénéficient de contrats avec l’État, dans le cadre d’une économie qui se développe grâce à sa proximité avec la Russie et la Chine. Cette dernière investit en Hongrie bien plus qu’elle ne le fait dans d’autres pays de l’Union Européenne. Il s’agit pour elle d’une voie d’entrée, d’un allié fiable sur un territoire glissant.
Lorsque la pandémie s’installe, Orban utilise les pouvoirs d’exception pour renforcer sa mainmise sur l’État et poursuivre ses rivaux, dont les associations civiles et des droits humains. Budapest apparaît comme la Mecque anti-progressiste où les politiciens et les influenceurs d’extrême droite du monde entier vont en pèlerinage. Orban accède à son quatrième et dernier mandat en 2022, avant que l’économie commence décidément à faiblir, et sous la promesse de ne pas faire répercuter les coûts de la toute récente guerre en Ukraine sur ses concitoyens.
Je repense au mot de révolution que des leaders tel Orban ont cherché à incarner à rebours: une révolution conservatrice. Puis je me dis que j’ai beaucoup utilisé le terme de libéralisme, sans trop m’arrêter ni sur sa signification, ni sur son aîné: le concept de liberté.
Que penses-tu, Martín, de cette nouvelle notion d’illibéralisme ? Crois-tu que ça vaut le coup d’en tenir compte?
Amitiés,
J.
MADRID · 17/04/2026
Salut, Juan. Tu me raconteras un jour si tu es plutôt côté Buda, ou côté Pest —et dans tous les cas ce que ça voudrait bien dire! Je repense à ton histoire sur Molnar le pauvre, face au roi Orban, qui me ramène encore à cette idée garce comme quoi ils sont peu nombreux ceux qui ont tout un tas de gens qui leur tournent autour, puis ils sont trop nombreux ceux qui tournent autour de ce groupe restreint. Une notion assez dégueulasse, qui malheureusement se reproduit encore et encore. En l’occurrence, j’étais content quand j’ai lu que Molnar avait pu fuir Orban, même s’il l’avait payé cher —ses fringues effilochées, sa précarité. Mais tu racontes tout de suite après que le prix de poésie qu’il a remporté était en lien avec Orban, et là j’étais triste: le mec était encore attrapé dans les filets du roi, ne serait-ce que pour le haïr et non plus pour l’adorer, comme c’est souvent le cas.
Tu me posais la question à propos de l’illibéralisme, que je trouve extrêmement intéressante. Avant tout, si plusieurs forces politiques se définissent par opposition à quelque chose, je n’en connais aucune qui porte dans son nom une négation. Tu t’imagines si les communistes avaient décidé de s’appeler «acapitalistes», ou bien les républicains américains «indémocrates», et ainsi de suite? Le fait que le nom d’un parti ne soit pas une déclaration de ses principes, mais l’annulation de ceux des autres, qu’il désigne ce qu’il n’est pas, me semble surprenant et somme toute d’une pauvreté ahurissante –que des ombres, quoi.
Alors comment et pourquoi une force qui ne dit pas ce qu’elle est mais ce qu’elle n’est pas obtient le soutien majoritaire du public? Dit dans ces termes un peu abstraits, ça a l’air étrange en effet. Sauf qu’on pourrait tout à fait tracer un parallèle avec notre leader bien-aimé, Milei le bachot: un monsieur devenu célèbre en annonçant qu’il allait détruire, en détaillant ce qu’il allait détruire. L’État, la caste, toutes ces mauvaises herbes. Puis on pourrait dire tout autant sur Vox en Espagne, et même sur le lepénisme en France. Or pas sur M. Trump hélas, qui propose sans cesse un bel avenir. Fait de passé, mais enfin d’avenir aussi! MAGA, je vous en prie.
Au-delà des similitudes et des différences si tristes, il est également intéressant de cerner ce qu’on entend par il-libéral. Je pense tout d’abord —en reprenant ce que tu disais, d’ailleurs — à cette idée de game over. Tout le monde croyait qu’on pouvait faire à sa guise, se payer un dieu tahitien, une paire de nichons, un drapeau de je ne sais où. Que nenni! On est ce qu’on est : hongrois, chrétiens, des gens qui vivent en famille, puis moi qui suis le chef, je vais garantir que cela soit respecté. Il y a un ordre et il faut s’en tenir. Comme tu le disais : «la religion, la patrie ou la famille peuvent être une planche de salut, une source de sens dans un monde de plus en plus incertain».
Voilà le socle de l’illibéralisme pour moi. Je ne devrais pas le dire, mais ça me fait de la peine: il faut se sentir trop perdu, trop foutu, trop désespéré pour qu’un discours pareil, qui se tourne bien plus vers le passé que vers l’avenir, puisse apparaître comme rassurant, séduisant. Je te propose donc de poursuivre notre conversation comme si tout se passait en Hongrie, puis toute ressemblance avec San Andres de Giles (4) n’est que pur hasard.
Quoique, dans un bref accès d’imprudence/courage, je dirai que je suis vraiment étonné que deux régimes qui se ressemblent tellement dans leur manière de gérer leurs pays respectifs puissent se définir comme étant —théoriquement— contraires. Ou alors que deux régimes sé définissant comme —théoriquement— contraires puissent gérer leurs pays respectifs d’une manière si semblable. Milei se veut hyper libéral, le plus libéral que l’on puisse être; Orban se veut non-libéral, le moins libéral que l’on puisse être. Et pourtant ils se recoupent. Tous deux se croisent, évidemment, là où il faut: dans leur objectif de garantir —contre de l’argent ou bien de la reconnaissance— que les grands capitalistes poursuivent leur business et paient de moins en moins d’impôts. Pour notre plus grand malheur, c’est là que se joue une bonne partie de la politique actuelle: dans la définition des impôts à payer par les richissimes. De toute façon, tu m’excuseras, mais je soupçonne que c’est Milei qui ment. Car Orban était sans scrupules, il a dit qu’il avait besoin d’avoir la main sur l’État pour mener à bien cette politique, autrement dit qu’il avait besoin de mener à bien cette politique pour avoir la main sur l’État —Milei continue quant à lui d’attaquer sans arrêt l’État, alors même que c’est tout ce qu’il a.
Orban a compris: il a donc décidé de mettre en place un pack original, ses «convictions» fraîchement acquises étant rejetées et échangées contre d’autres bien plus lointaines dans l’histoire de son pays. Avant d’être «libéral», la Hongrie avait été soviétique, et plus loin encore, impériale. D’où une question qui m’intrigue: comment font ces mecs décidés à incarner n’importe quel personnage pour trouver effectivement celui qui les portera au pouvoir? Orban avait soutenu d’autres modèles politiques durant des années, avant de tomber sur celui qui le transformerait en grand chef. Ont-ils un véritable moment eurêka, de brillantes études, des équipes habiles, une intuition qui se précise peu à peu, comme lorsqu’on met le pied dans l’eau en se méfiant? Ou alors passent-ils leurs vies à tâter le terrain, à essayer un choix après l’autre, quitte à ce qu’aucun ne marche, ou bien à cartonner une fois? Ça se trouve à côté de chaque Orban qui a réussi, il y en a vingt ou mille qui ont échoué et dont ont ignore jusqu’à leurs noms.
Bref comme tu peux le constater je suis parti en couille. Revenons au Danube: comment se poursuivent tes journées après l’euphorie et la fête? As-tu rencontré d’autres gens intéressants à part ceux dont tu m’avais parlé? Raconte! En fin de compte on ne voyage que pour ça.
Amitiés,
M.
COMMENT FONT CES MECS DÉCIDÉS À INCARNER N’IMPORTE QUEL PERSONNAGE POUR TROUVER EFFECTIVEMENT CELUI QUI LES PORTERA AU POUVOIR?
BUDAPEST · 18/04/2026
Martín,
Ma journée démarre en prenant du maté avec David, qui se lève de bonne heure pour faire de la gym et préparer son travail quotidien. Aujourd’hui, il est parti plus tôt que prévu car il devait réceptionner une cargaison de yerba venant de Misiones. Parfois, pendant qu’il me raconte des trucs dans son espagnol rudimentaire, plein de R et de pronoms mal placés dans la phrase, je pars dans mes rêveries, je me dis que c’est incroyable qu’il existe des gens comme lui, puis la chance que j’ai de pouvoir les rencontrer. Un Hongrois costaud, 1,80 mètre, qui en plus des tours de maté organise des soirées cumbia villerrrra pour mélanger des inconnus et pouvoir danser jusqu’à tard en buvant du Fernet. Hier, il évoquait lors du repas son refus de danser le meneo au départ. Pour les Hongrois, si un homme danse en se baissant, ça veut dire qu’il est homo, et cette image le dégoûte grave. Mais il a surmonté ce dégoût.
Ça fait deux soirs qu’on dîne dans la cuisine devant des matchs de la Champions sur son ordi. David habite une cité à Buda construite pendant l’ère soviétique. Entourée d’un bois, elle n’est pas loin du Danube et du château habité par la royauté. Sa cuisine pourrait être celle de n’importe quelle famille de classe moyenne du quartier de Flores: des matés et des pailles empilés sur des étagères, une assiette avec un gâteau qui traîne sur le plan de travail, un calendrier mural à l’effigie de Messi, des images religieuses un peu partout.
David est un fervent catholique qui témoigne d’une discipline et d’un dévouement propres aux convertis (sa mère est juive, lui l’était aussi par le passé). Mais sa passion la plus durable concerne le Barcelona Football Club.
Voici son explication pour le maté, qui démarre justement avec son amour pour le Barça:
L’histoire se passe il y a une décennie à peu près. David vient d’avoir 20 ans et fait des études d’économie à l’université. Il joue au foot toutes les semaines, puis toutes les semaines regarde les matchs du Barça. C’est l’époque de Messi, de Suarez, de Neymar, le dernier âge doré. En bon supporteur, il suit tous les joueurs sur Instagram pour guetter leurs routines. Très vite, il aperçoit un détail. Quelle est cette potion magique que l’Uruguayen et l’Argentin boivent à longueur de journée? Comment se fait-il que les médecins et les coachs, qui préconisent une diète hyper stricte, leur permettent de boire un truc pareil avant les matchs? Il fait des recherches sur Google afin de se renseigner. Il est obsédé par le maté, ou plutôt il cherche à s’obséder.
Arrive Noël. David demande à son amoureuse de l’époque de lui offrir un kit maté pour faire une première incursion. Elle obéit. La première fois fut amère, acide. Malgré le mauvais goût, David sent que le maté «est entré» en lui. Il décide de lui donner une deuxième chance avant de jouer un match de foot, pour se sentir Messi. Dans l’immédiat il se trouve en forme, plus énergétique sur le terrain.
Il y est presque, mais il souhaite en savoir plus. Il se rend chez le fournisseur de yerba que sa copine lui a trouvé, un type qui fait venir la marchandise de Pologne et qui sera bientôt son concurrent. Il lui pose des questions. Il s’aperçoit que le mec ne s’y connaît pas, qu’il se fiche de la culture et de tout ce qui entoure le maté. David décide alors de poursuivre sa route, se plongeant dans des forums sur le net, échangeant avec des consommateurs sud-américains avec qui il communique en anglais. Il se renseigne sur les formalités d’importation, il évalue les différents fournisseurs. Il ne songe pas encore à une activité commerciale, il souhaite juste acheter un bon stock de marchandise pour amortir les coûts de livraison, puis essayer d’en vendre un peu. Pour cela, il fait revivre une page Facebook où il faisait la critique des cafés qu’il visitait —sa passion précédente. Il tente d’expliquer aux Hongrois les bienfaits du maté et de leur offrir une première approche. Son projet prend de l’ampleur tout doucement.
C’est dans ce cadre que je l’ai rencontré il y a deux ans, lorsque je parcourais Budapest avec un ami en quête d’un paquet de yerba. À l’époque, David avait déjà monté son commerce dans un entrepôt chez sa grand-mère, ses coordonnées étaient publiées sur internet. On s’attendait à un Turc, qui sont typiquement les vendeurs de maté en Europe. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque la porte était ouverte par ce châtain aux yeux bleu saphir! Robuste au gros nez, ce Hongrois nous a partagé ses bizcochitos de grasa, ces biscuits traditionnels qui accompagnent si bien le maté qu’il nous versait. L’eau chaude provenait d’un thermos en polystyrène, comme ceux qu’on ne voit presque plus à Buenos Aires. David nous parlait de Caro, son amoureuse originaire du Chaco, qu’il avait connue à la suite d’une vente, comme le reste de la communauté argentine à Budapest (qui représente une partie infime mais fidèle de sa clientèle). Cet après-midi, David nous raconte sur fond de cumbia sa sympathie pour le club San Lorenzo, un choix indépendant de sa dévotion pour le pape François et de sa future visite en Argentine. Il va rencontrer la famille de sa copine et prévoit de pénétrer dans la jungle pour y séjourner un mois et apprendre de première main tout ce qui concerne la production du maté.
Je m’égare.
À présent, j’essaie d’aller à l’entrepôt au moins une fois par jour pour discuter avec les clients de David, qui fait office de traducteur. J’ai pu ainsi interviewer un gars de 19 ans, l’attaquant d’une équipe de la troisième division dont le propriétaire est un ami d’Orban. Il paraît que le club reçoit des financements du gouvernement, et que toutes les semaines avant les élections un fonctionnaire se promenait dans les vestiaires pour prévenir les joueurs : s’ils voulaient continuer de toucher un salaire, il fallait voter pour Orban. Cette pratique était courante dans tout le secteur public. Aujourd’hui, l’avenir du club est incertain.
La plupart des clients qui achètent personnellement (le reste le fait en ligne) sont de jeunes hommes qui ont découvert ce produit grâce aux footballeurs sud-américains et aux vidéos publiées par David, désormais devenu influenceur. Ils sont habillés comme les nôtres : des sweats unis aux couleurs neutres, des survêts slim, des chaussettes blanches visibles. Certains chaussent même ces tongs Adilettes affreuses, à la mode chez les sportifs, et c’est un peu choquant de les voir débarquer avec leur boîte matera en cuir, leur maté en calebasse rustique bien rempli (le petit tas de yerba à 45º comme il faut) et le thermos Stanley tapissé d’auto-collants.
Mais il y a aussi des étrangers: deux Syriens et un Jordanien qui font des études en Hongrie, avec qui on a fait une ronde de maté un jour pour déguster les différentes yerbas et rêver de la Coupe du monde. J’éprouve une gêne en t’écrivant ces lignes. C’est que même s’il était ravi de ce moment de partage, David avoue que le refus d’Orban d’accueillir des réfugiés venus du Moyen-Orient, notamment de la Syrie, est un des points qu’il apprécie le plus dans sa politique. Cette discordance me paraît puissante.
David reconnaît également la gestion d’Orban en matière de sûreté («Je ne me suis jamais senti aussi en sécurité dans la ville»), tout comme ses politiques de soutien à la famille au travers de la baisse des impôts pour les femmes ayant plus de trois enfants, une mesure conçue pour augmenter le taux de natalité qui a échoué. Il faut signaler que le candidat élu propose à peu près la même chose pour ce qui est de la sécurité, des migrants, de la famille.
Contrairement à mon intuition, mon pote qui est très croyant (on prie tous les soirs avant de dîner, il attend son mariage pour baiser avec sa copine) en a marre de la récupération de la religion à des fins politiques. Ce point, auquel s’ajoute la portée scandaleuse de la corruption, était décisif pour que David soutienne vigoureusement l’opposition.
Mes entretiens se passent majoritairement à Pest, qui jusqu’à l’unification en 1873 était une ville à part entière à laquelle on arrivait en traversant le Danube. A la différence de Buda, qui affiche un mélange assez unique d’architecture soviétique et possède des châteaux et des villas sur la colline avec vue sur le fleuve, Pest ressemble davantage aux villes européennes d’Occident. C’est là que les touristes logent pour être au plus près des bars et des visites touristiques, ce qui fait qu’il est courant d’entendre parler l’anglais. C’est là aussi que résident les étudiants et les travailleurs, que se déroule la vie politique de la capitale, que se concentre la population migrante, peu nombreuse par rapport aux autres pays d’Europe. Cette communauté était fortement visée par Orban lors de la crise des réfugiés en 2015: non seulement il a refusé de les accueillir, mais il a également ordonné la construction d’un mur, alors même que Trump n’avait pas remporté les primaires républicaines aux États-Unis.
En définitive et bien que j’aie du mal à l’assumer, je me penche pour Buda, le quartier des bourges.
Tu me demandais à propos du climat post-électoral. Lundi matin, je devais caler un café avec une jeune photographe que j’avais connue dans le cadre de la clôture de la campagne d’Orban. Libérale on va dire, plutôt jolie fille, elle a voté pour Magyar comme tous ses amis. «Je ne sais pas pour mon emploi du temps cette semaine, c’est comme si on était entré dans une nouvelle dimension». Elle avoue stresser à l’idée d’une fraude à grande échelle, sa routine étant alors bouleversée par cet état d’alerte qui la pousserait à descendre dans la rue le cas échéant. Elle ne s’attendait pas à une victoire aussi catégorique, aussi rapide. Personne ne s’y attendait.
Finalement, je la vois après mon déj avec Molnar, dans un café-librairie où j’arrive plus tôt pour jeter un coup d’œil. À l’intérieur, j’aperçois la vendeuse discuter passionnément avec un monsieur en costard. Ils parlent anglais. Elle, la trentaine bien tassée, est hongroise; lui, j’apprends plus tard, est espagnol et vit à Budapest depuis quelques années où il édite des livres de science fiction. De son propos à lui, je tire au clair qu’il faut profiter du moment. «Tout s’est incroyablement bien passé. Faut être optimiste». La fille est un peu plus tranchante : «Faut qu’il y ait du sang. Faut punir Orban et ses amis. Le tout, c’est de savoir comment et quand».
En gros, David et presque toutes les personnes interviewées sont contents. Certains sont plus euphoriques que d’autres. Mais il se passe un truc en parallèle: deux partisans d’Orban, un militant et un jeune qui a voté pour lui, ont annulé l’entretien convenu. Je continue malgré tout ma routine qui m’épuise, car faire des interviews en anglais me fatigue le double. D’ailleurs, j’ai visité l’université d’Europe Centrale créée par Soros, où il ne reste que des chercheurs. Puis le siège d’un parti de gauche qui n’a obtenu aucune voix au Parlement. Sans oublier certaines organisations qui poursuivent en justice le gouvernement pour ses politiques contre l’adoption homoparentale et l’identité de genre. À priori, j’avoue que je perçois une aura spéciale dans ces ONG, contrairement au parti de gauche, dont les locaux ressemblent à des magasins IKEA.
Je suis heureux des trucs que je découvre au fur et à mesure, puis m’héberger chez David était une bonne idée. Il me l’avait proposé il y a quelques mois, lorsque la mission s’est confirmée, mais j’avais décliné car la revue allait couvrir mes frais de logement. Heureusement, j’ai fait marche arrière à mon arrivée, craintif comme j’étais de ne pas réussir à casser la barrière locale et d’avoir à me résoudre à ne voir que des universitaires ou des touristes, ce qui parfois revient au même.
Dans mon premier courrier, je t’ai demandé si tu avais toujours cru au pouvoir du voyage pour trouver tes sujets. À présent, dès lors que je commence à éprouver quelque chose de l’ordre de la confiance, j’ai d’autres interrogations qui me viennent. Avais-tu l’habitude d’écrire sur le terrain? Je suppose que oui, lorsque tu devais envoyer un papier. Mais s’agissant d’une commande comme celle qui nous réunit?
Ce que j’aimerais connaître, en fait, c’est ta version voyageuse, si tant est qu’elle existe.
Qu’est-ce qui te manque surtout du voyage, Martín?
Tu me raconteras à l’occasion…
Amitiés,
J.
MADRID · 18/04/2026
Salut, Juan!
Ou devrais-je dire szervusz, tout ce que je sais —ou pas— dire en hongrois?
Ou devrais-je me taire?
Le fait est que je suis bouleversé —tu m’excuseras— par le nombre de personnes et de situations sur lesquelles tu tombes, tandis que moi je suis toujours assis devant mon petit bureau à contempler les glycines. Non, elles ne parlent pas hongrois —mais elles sont toutes fleuries!
Tu me demandais si j’écrivais pendant mes reportages, si je le faisais au quotidien. Ma réponse est oui et non. Je n’ai pas eu trop d’occasions exigeant d’envoyer un papier par jour. Lorsque je faisais des chroniques comme celle-ci, je tentais d’écrire sur chaque situation, ou de raconter chaque bout d’entretien, peu importe, aussitôt que possible. Pour avoir des impressions fraîches et me souvenir des détails. C’est la même idée que j’évoquais en parlant des descriptions et de leur absence courante dans la non-fiction. Je veux dire… Un exemple: pour pouvoir mieux écouter ce que la libraire ou la photographe expriment, il me faut les voir un peu, savoir si elles sont grandes ou petites, blondes ou brunes, imaginer leurs habits, leurs gesticulations, une particularité. Un talent que j’admire beaucoup consiste justement à savoir trouver un ou deux traits qui identifient une personne ou un lieu.
De même pour l’environnement: la rue, le type de magasin, si les gens ont l’air de porter des fringues flambant neuves comme à Madrid, ou d’occasion comme à Buenos Aires —selon le quartier, bien entendu— et toutes ces choses. Quand je voyage —et quand je ne voyage pas— un de mes passe-temps préférés, c’est de regarder autour de moi pour essayer de saisir une nouveauté, un petit truc, quoi.
Mais au-delà d’être un hobby, la description rend tout récit plus dense, à l’image de la farine qui épaissit la sauce —désolé pour cette métaphore à la Doña Petrona (5)—, puis elle aide à structurer le discours: si on veut attribuer à un personnage une tirade plus ou moins longue (disons douze lignes), on peut entrecouper avec deux ou trois descriptions brèves sur ses modes ou ses manières, débouchant ainsi sur un paragraphe bien plus intéressant. Il n’y a pas uniquement un propos, il y a quelqu’un qui parle et, pour mieux le comprendre, on peut imaginer qui c’est.
Comme le passage où tu expliques que David aime la cumbia villerrrra. Là, on sent le personnage du gros gars mal dans sa peau: juif devenu catholique, Hongrois qui se prend pour un Argentin, quelqu’un qui veut ne pas être ce qu’il est, ou bien qui veut être ce qu’il n’est pas. Oui, désolé. Je sais que c’est ton pote; souvent j’ai dû dire à regret des trucs un peu brusques sur des gens que j’aimais bien. Or je finis toujours par me dire, garcement, que l’important c’est le texte —jusqu’à une certaine limite, disons, pour amoindrir quelque peu la garcitude— et du coup j’exprime ce qui bon me semble.
Sinon, je me demande d’une part ce qui est bien pu arriver à un jeune juif de Budapest pour se convertir et au catholicisme et au maté —Misiones, autant de missions. Puis d’autre part, à quel point les politiciens tels Orban se servent de ces formes d’insatisfaction de base qui se mettent en place de nos jours. C’est peut-être con, mais je me dis que notamment ce grand chef, et d’autres comme lui, proposent surtout des traits d’identité forts, grossiers, catégoriques: patrie, religion, famille, de sorte qu’on n’a plus à se demander qui diable on est: on est des patriotes qui respectent le dieu de leurs ancêtres et agissent en conséquence. Bon, assez de conneries, le doute n’appartient qu’aux pédés.
Et voilà qu’après maints détours on arrive au point où je me dois de te répondre: comment étais-je en reportage? Heureux, je suppose, pour commencer. Évidemment qu’un voyage peut entraîner bien des ennuis —d’autant plus si on se trouve en Mongolie, ou à Haïti, ou au Burkina Faso—, mais il a une vertue majeure: il nous apprend, dans les deux sens du terme. Il nous informe, il nous enseigne. Il nous met devant l’inconnu. Je pense que je suis devenu journaliste par pur voyeurisme, par pure curiosité: à cause de cette tendance à penser en permanence que je suis en train de louper quelque chose. Mettons, par exemple, la planète.
UN VOYAGE PEUT ENTRAÎNER BIEN DES ENNUIS, MAIS IL A UNE VERTUE MAJEURE: IL NOUS APPREND, DANS LES DEUX SENS DU TERME. IL NOUS INFORME, IL NOUS ENSEIGNE. IL NOUS MET DEVANT L’INCONNU.
On habite une partie infime de ce monde: on connaît surtout des gens comme nous, des lieux comme les nôtres, des idées auxquelles on a déjà réfléchi. Cette réalité convient à bien des gens, ils se sentent chez eux. Puis pour certains idiots, il n’y a rien de plus plaisant que de tomber sur l’inattendu, la nouveauté, la différence. Non pas pour un quelconque appétit d’exotisme. Ils aiment juste casser un bout de cette coquille dans laquelle on vit croyant que le monde s’arrête devant ce mur fragile et entaché qu’on voit de l’intérieur. Si le journalisme offre bien une chose, c’est notamment la chance de pouvoir picorer davantage pour guetter les autres, et par là même comprendre un peu plus sur quelque chose que je ne saurai jamais définir.
C’était ça que j’aimais du voyage. Puis plus personnellement, le moment où on débarque dans la chambre d’hôtel qui va nous accueillir pendant trois ou quatre jours, on jette ses affaires sur le lit, on se lave le visage, on se demande ce qu’on fout là et on sort faire un tour, pour voir ce lieu à 10.000 bornes de chez soi et réfléchir à la manière de le raconter. Ces moments ressemblaient pas mal à cette ombre capricieuse qu’on nomme liberté, ou à quelque chose dans le genre.
Se laisser porter, comprendre qu’on n’en sait rien, qu’on dépend de ses piètres talents, qu’on est obligé de se débrouiller pour inventer un truc: encore une fois, seul face au prof de chimie en terminale… bien que cette fois-ci l’exercice soit un tantinet plus facile et que le résultat final va probablement être moins épouvantable.
Je dirais que c’est ça qui me manque le plus: être seul face au danger d’écrire une page nulle, une page qui te rit au nez. Ce bruit me tue.
Amitiés,
M.
BUDAPEST · 19/04/2026
Martín,
Me voici dans le train, mon moyen de transport préféré. Ce que j’évoquais à propos de l’avion et cet état de suspension est vrai, mais je préfère quand même cette vue à même les yeux, une fenêtre pleine de possibilités alors qu’on se déplace tout droit, à une vitesse constante, décidée.
Ton dernier courrier m’a soutiré un sourire, car moi aussi je me sens un peu accablé quand je reçois tes messages. Ma tête les range dans une case spéciale: ce sont des textes, propres et sûrs de soi. La langue, la musique, te voir défiler à travers les paragraphes avec un tel naturel, comme si tu ne rencontrais aucune difficulté. Ces notes que j’écris dans le train, je comptais les utiliser plus tard, pour ma prochaine lettre, par exemple. Mais je m’aperçois que je rédige déjà à la deuxième personne, je pense déjà à toi en écrivant, comme si je n’arrivais pas à briser cette interlocution qui me projette ailleurs. Je voudrais respecter cet élan.
En Hongrie, le réseau des transports en commun marche bien, tout au moins dans la capitale. J’ai du mal à y voir les signes de calamité dont mes interviewés accusent l’ensemble des infrastructures publiques. Pour se rendre quelque part, on a souvent le choix, puis les véhicules sont propres et respectent les horaires stipulés. Plus encore: outre le bus, le train et le métro, tous merveilleux, il y a les lignes de tram, qui traversent ou qui longent le Danube pour pénétrer ensuite dans la ville telle une carte postale vivante. Celle que j’ai prise ce matin pour quitter le quartier de David était jaune, ancienne, un jouet de collection.
On est samedi, et comme il fait beau malgré le froid, les vieux Hongrois vont tous enrobés faire leurs courses sur le marché du coin; les jeunes se rendent nombreux dans les gares, seuls ou en famille, à pied ou à vélo, pour fuir la ville. Moi je fais pareil. Je t’avais dit que j’allais m’éloigner de Budapest. Finalement, je le fais seul, je ne veux pas enquiquiner davantage David, puis j’ai besoin d’un peu d’espace et de retrouver de nouvelles voix.
Tout à l’heure, j’ai passé pour un con auprès d’un groupe de gosses qui attendaient le train. Je me suis approché d’eux, j’ai demandé si quelqu’un parlait anglais, ce qui revient à demander s’il y a quelqu’un qui écoute de la musique ou voit des films. Ils ont échangé des regards avec cette grimace complice qui traduit l’amitié, après quoi une fille blonde avec plein de piercings a levé les sourcils pour dire oui, je parle anglais. J’étais à la recherche d’un café pour petit-déjeuner avant l’arrivée du train. Les jeunes me confirment qu’il n’y a rien dans les parages, nous sommes en périphérie.
On attend la formation en silence, la gare est presque déserte. Je les scrute à une distance prudentielle. Habillés dans des pantalons amples, des T-shirt rock, des baskets en tôle, ils fument des clopes industrielles en rigolant très fort. Tandis que cette image se fond avec le décor aux voies ferrées vides et rouillées, aux panneaux en hongrois, je me dis, ou plutôt j’imagine qu’on est dans les années 1990 ou 2000, peu importe. En tous cas, c’est le passé. Sans réseaux sociaux, tout a l’air plus lent. Je me laisse envelopper par cette pensée.
Quand je t’ai rendu visite à Madrid pour la première fois il y a quelques mois, nous avons évoqué cette fixation que font les jeunes sur le passé, sur une version idéalisée du passé. Le sens de cette nostalgie me hante encore. Que se passe-t-il, putain, pour que ces images révolues —vagues, incomplète — suscitent une telle convoitise?
Je me souviens également que cet après-midi il était question de révolution, parce que tu venais d’entamer ton livre. Tu m’a sûrement parlé de la Chine, peut-être à propos de Mao. Toujours est-il que je t’ai raconté mon obsession pour ces jeunes chinois qui quittent leur carrière professionnelle pour passer leurs journées avachis à ne rien faire, comme des rats humains, à l’instar du héros de Perec. Dans son roman Un homme qui dort, un garçon de 19 ans surmené par ses études décide de dormir toute la journée et d’errer dans Paris pour purger cette pression. Le seul hic, c’est que ce récit est une fiction. Les Chinois, eux, se filment au lit puis publient les vidéos sur Douyin, l’équivalent local de Tik Tok. Je trouve fascinant que dans le pays à l’avant-garde du capitalisme global, les gamins —qui ne boivent plus d’alcool, tu dois le savoir— soient ivres de nostalgie pour un passée qu’ils n’ont pas vécu: les années 2000 sont à la mode sur Douyin, c’est la tendance. Je ne sais plus si tu avais réagi à ça, tu dois le trouver absolument idiot.
Je pense à tout ça alors que le train poursuit sa marche. Je pense à notre sujet. Les jeunes Hongrois ont majoritairement voté pour l’opposition. Leur amour pour les ultras, même chez les hommes, reste à présent marginal. Si je ne veux pas mélanger des phénomènes, je n’arrive pas non plus à me défaire de ce fil imaginaire qui relie le désespoir (face au présent) et l’incertitude (face à l’avenir) au soutien donné à ces partis, puis à leur intérêt pour des sujets comme la famille, la patrie, la religión, l’idée de communauté. Il y a un sentiment de sécurité qu’on attribue —probablement à tort — au passé.
Il me reste encore un peu de temps: j’aimerais te raconter un truc.
Hier je me suis entretenu avec une prof de lycée. On s’est donné rendez-vous dans un bar, pas loin du parc aux statues soviétiques où travaille Judit. Un café dit de spécialité, comme on en trouve à travers le monde. Des serveurs jeunes, mais une déco à l’esthétique vintage, avec des meubles anciens et des affiches des films des années 1970 collés aux murs. Encore cette idée fixe.
Ildikó a la cinquantaine, les cheveux teints en rouge, le sourire généreux et un chapelet discret qui lui pend au cou. Elle est catholique, pratiquante, raison pour laquelle elle a voté pour Orban au début. Elle en éprouve une certaine honte, je dois presque lui arracher cet aveu. Aux dernières élections, elle a changé son vote, mais de toute façon la discussion ne concerne pas la politique. On parle d’elle et de son boulot d’enseignante. Elle est mal payée, les écoles sont dans un état lamentable, ses collègues s’absentent beaucoup. En parallèle, le Premier ministre, qui cause à longueur de journée sur l’importance des valeurs de l’éducation, se sert de l’Etat pour devenir milliardaire avec ses amis. Elle, simple fonctionnaire, arrive à arrondir ses fins de mois grâce au job de son mari.
Son avis est que le métier de prof est devenu un hobby de luxe.
(Le nôtre aussi, Martín? L’a-t-il toujours été?)
Ainsi me parle Ildikó, alors que son café refroidit dans sa tasse. Elle a les mains douces malgré le froid, les yeux verts comme un lac. Elle est venue à pied, aidée d’un bâton de randonnée que certains citadins achètent chez Décathlon. Elle a grandi dans les années 1980, au sein d’une famille d’intellectuels. Elle s’intéresse à la politique, elle a plusieurs histoires à me dire sur les dernières décennies.
Or moi ce qui m’intéresse vraiment, c’est de savoir pourquoi elle continue de faire ce qu’elle fait. Pourquoi se lève-t-elle tous les jours pour aller apprendre la géographie à ses élèves, en dépit de la météo, du contexte et des conditions professionnelles qui se dégradent? Qui plus est, elle est maintenant obligée de se former en intelligence artificielle pour se tenir au parfum et faire son travail comme il faut.
Mon interrogation la surprend, elle ne s’y attend pas. Elle lève les sourcils mais répond volontiers, vite fait, avec un naturel qui révèle qu’elle le sait depuis longtemps.
« Ah mais moi, j’adore enseigner la géo! J’ai le sentiment d’être comme une fenêtre à travers laquelle mes élèves s’ouvrent au monde. Ce n’est pas un travail facile, on doit s’y adapter tout le temps, mais c’est ça aussi qui le rend créatif, n’est-ce pas? C’est tellement intéressant, et gratifiant, bien sûr».
Là, je pense à Ildikó face à sa classe de gamins surexcités qui parviennent à quitter leur portable un instant pour voyager à travers leur prof. Puis je pense à toi en mission au Burkina Faso, posant des questions, prenant des notes, sautant des barrières. Seul mais heureux. Elle, je l’imagine pareil, entourée d’élèves mais seule, dans le sens où il n’y a qu’elle qui comprend l’enjeu. Seule mais heureuse.
Voilà mes réflexions en regardant par la fenêtre du train. Il manque à peine quelques minutes pour arriver au village où j’ai fui pour pouvoir poser des questions, sauter des barrières, prendre des notes. Ces notes et celles qui viendront. Encore pour longtemps. J’espère.
Amitiés,
J.
MADRID · 20/04/2026
Juan,
Je crois qu’on était déjà tombé d’accord sur le fait que notre métier était un hobby de luxe. Sauf qu’on a tellement échangé que je ne sais plus ce qu’on s’est déjà dit, ou pas. Quoi qu’il en soit, quelle formule minable pour dire un truc sacrément vrai! On a parlé de la vérité et tout ça, on ne cesse de parler de «tout ça». Même si on savait qu’il existait une vérité —j’en doute franchement— il est clair pour moi qu’une même chose dite différemment devient une chose différente. Je veux dire qu’ici on définit le journalisme —celui qu’on aime pratiquer — comme un «hobby de luxe», une expressión juste dès lors qu’elle véhicule l’idée qu’il s’agit d’un métier qu’on choisirait simplement parce que l’on en a envie, et pourtant on est payé pour le faire. Ceci dit, elle est un peu dégueu ta formule, avec cette bave pathétique qui accompagne normalement le mot hobby. En revanche, si on disait «une vocation qui ne se soucie pas de sa récompense» —ce qui est exactement pareil— on serait vu comme les héros d’un roman de 1932.
C’est peut-être ça d’ailleurs qui arrive à tes gosses de la gare: à te lire, ils apparaissent comme des spectres du passé, ce qui renforce l’idée que tu vas enchaîner plus tard sur la jeunesse actuelle —la tienne, au fait— et sa tendance à se chercher dans le passé. Je suppose que, toutes choses égales par ailleurs, ces gars pourraient faire partie de la vague qui vient de ravager le passé en la personne de M. Orban.
Mais je suppose aussi que tu as raison: ce regard tourné vers le passé chez ceux qui ne l’ont pas connu —et qui ne font rien pour le connaître— semble être une cause majeure pour expliquer l’émergence de tous ces chefs et votants réactionnaires dans des pays tels la Hongrie ou les États-Unis ou l’Argentine… Mais ce n’est pas dû à un quelconque mérite de leur part; c’est de notre faute. Il est difficile de dire «notre», car il est difficile de dire «nous», de mettre en place un «nous». Admettons un instant un nous composé de ceux qui pensons qu’il devrait y avoir bien plus d’égalité dans le monde. La faute est donc à nous. Si autant de jeunes se tournent vers le passé, c’est parce que ça fait des décennies que nous sommes incapables de leur proposer un futur qui vaille le coup.
SI AUTANT DE JEUNES SE TOURNENT VERS LE PASSÉ, C’EST PARCE QUE ÇA FAIT DES DÉCENNIES QUE NOUS SOMMES INCAPABLES DE LEUR PROPOSER UN FUTUR QUI VAILLE LE COUP.
Voilà où ça bloque, à mon sens. Définissons «gauche» comme ce secteur de la société qui tente, de manières diverses et variées, de construire un meilleur avenir —«meilleur» voulant dire plus égalitaire: un monde où chacun a ce dont il a besoin, pas plus. C’est là la vocation de la «gauche», moyennant laquelle elle réussirait à attirer nombre de jeunes. Il se trouve que ça fait longtemps qu’elle ne remplit plus cette mission. Et pour cause: il n’est pas simple de concevoir un monde pareil, sachant que les dernières tentatives ont toutes échoué. Bâtir une perspective de futur prend beaucoup de temps et beaucoup de travail. On n’a pas été capable d’en créer une qui remplace celles qui n’ont pas marché. Je pense que ça va venir, puisque ça a toujours été comme ça, et qu’il n’y a pas de raison pour que cette fois-ci soit différente. Le problème, c’est que ça peut prendre des décennies, ce qui n’est rien pour le temps historique, mais énorme pour l’existence individuelle.
Par conséquent, je pense tout de suite que dans un pays comme la Hongrie, où une espèce de dictateur grassouillet s’est emparé de presque tout pour le gérer à sa guise quinze ans durant, le modèle qui vient s’opposer à lui n’est guère différent. C’est le même, en moins sale: Dieu, Patrie et Famille. Sauf que pour l’instant Dieu on en parlera moins; Patrie englobe également l’honnêteté; quant à Famille, bon, que puis-je en dire? L’année dernière, lorsque le grassouillet a interdit une manif LGTBQ, M. Hongrois n’a pas ouvert sa bouche.
Je veux dire, le fait qu’Orban soit détrôné par un type qui faisait partie de sa court et lui répondait oui, bwana il y a seulement trois ans est un symptôme sans équivoque d’une époque qui n’a pas encore su édifier un avenir face aux passés soi-disant articulés et heureux que les gars nous font miroiter. (Si tu t’arrêtes un peu, c’est curieux qu’un pays comme la Hongrie convoite un quelconque passé: lequel? La période où les Mongols et les Turcs les envahissaient à répétition? Ou peut-être quand l’empereur de l’Autriche les embarquait dans des guerres, ou lorsqu’ils ont été écrasés par les nazis, ou alors que les Russes envoyaient leurs tanks? Ou tout simplement ont-ils la nostalgie de tous ces siècles où ils ont supporté la faim avec une ténacité digne d’une meilleure cause?)
J’imagine que la construction d’une alternative va être plus compliquée encore dans des pays où le futur antérieur —désolé, le futur socialiste— était davantage présent, où son échec a donc laissé des traces plus profondes. D’où la déferlante électorale de M. Magyar, et ce constat un peu triste que c’est l’hôpital qui se fout de la charité. Certes, avec des manières moins autoritaires. Mais pas plus.
Cependant, si la défaite d’Orban est encourageante et alléchante, notamment si on se rappelle que sa campagne était soutenue par tous les méchants, elle sème un doute affreux chez moi: pour détrôner et les Trump et les Milei et les Bukele, est-il nécessaire d’aller rechercher et des sous-Trump et des sous-Milei et des sous-Bukele un peu plus civilisés, moins voleurs, moins incultes, mais semblables dans leur ensemble, puisque leurs traits ne sont pas personnels? Les idées clés d’un régime en place au fil de quinze ans, peuvent-elles être balayées du jour au lendemain? Les millions de votants, sont-ils prêts à les défendre encore, quoique dans une version qui pue moins les vieilles bottes?
Ainsi qu’on a passé ces dernières années à regarder éblouis, obnubilés, la montée de ces droites bêtes et méchantes —et qu’on n’a pas su quoi en faire— il est probable (ou tout au moins possible) qu’on commence à assister, dans certains lieux, à la fin de leurs jours. S’il y a bien un truc qui nous intéresse aujourd’hui en Hongrie, outre les effets de ces années d’autoritarisme, c’est comment faire pour s’en sortir. J’insiste: les ultras commencent à perdre de leur élan. Il faudrait découvrir par quel biais faire tomber cette droite qu’on a pondu chez nous.
En espérant que tu pourras y contribuer,
Amitiés,
M.
POUR DÉTRÔNER ET LES TRUMP ET LES MILEI ET LES BUKELE, EST-IL NÉCESSAIRE D’ALLER RECHERCHER ET DES SOUS-TRUMP ET DES SOUS-MILEI ET DES SOUS-BUKELE UN PEU PLUS CIVILISÉS, MOINS VOLEURS, MOINS INCULTES, MAIS SEMBLABLES DANS LEUR ENSEMBLE?
BUDAPEST · 21/04/2026
Martín,
J’aime bien ta proposition de se focaliser moins sur l’explication que sur la montée de la droite et la manière de la vaincre, ce qui revient à parler de l’avenir. Tout le monde en a un peu marre des explications. Moi le premier, qui doit encore rendre un livre sur ce phénomène. L’escalade, elle, nous amène sur un terrain plutôt vierge, où il est difficile de prendre pied même si ça vaut le coup d’essayer. Comme toujours, le problème c’est le temps: il est encore trop tôt pour savoir si ce qui a bien fonctionné quelque part va se reproduire ailleurs, mais surtout pour s’accorder sur la notion de «bien fonctionner». Cela revient à vaincre un parti d’extrême droite? À le vaincre plusieurs fois d’affilée? À l’essoufflement du soutien social? Ou plutôt à ce que la gauche, ou ce qu’on entend par telle, arrive au pouvoir et propose une vision aussi désirable que faisable?
David Vig dirige Amnesty International Hongrie. À l’âge de 41 ans, il a déjà travaillé dans d’autres organisations des droits humains. Sa carrière professionnelle se déploie pendant la montée et la consolidation du régime d’Orban, ce qui lui a valu plus d’un ennui. Il était victime en effet de différentes campagnes de presse orchestrées par le gouvernement, où les médias complices accusaient son frère de délits financiers, dans le but d’entacher son nom et celui de l’association. Directeur du siège local d’une ONG internationale, il était une cible facile et évidente, une personnalité dont il était souvent question dans les tribunes progouvernmentales. Il en a imprimé une qu’il a accrochée au mur de son bureau. Une double page sur fond noir intitulé : «Les mercenaires de George Soros».
Lorsqu’il se lève de sa chaise pour me la montrer et traduire le texte, va savoir pourquoi je lui demande de le prendre en photo. L’air sérieux, David retient son sourire tandis qu’il pointe vers M. Soros, à l’époque octogénaire (aujourd’hui il a 95 ans) au visage pâle ressemblant à un crapaud, une image d’homme respectable que j’ai dû mal à associer au rôle de vieux méchant progressiste qu’on lui attribue ici. David a un gros dalmatien qui se promène dans son bureau spacieux et joliment décoré malgré les affiches ici et là. Chez Amnesty, on a le droit de venir au travail avec son animal de compagnie: je t’avais signalé que je percevais davantage de vitalité dans les locaux des ONG que dans ceux des partis de centre gauche. Je maintiens. L’ambiance ici est bruyante, chargée de références politiques et tapissée d’arcs-en-ciel faits en papier. Bref, toutes les assos que j’ai parcourues ne sont pas aussi nickel: il y en a qui sont petites et sombres, puant la clope et le café, tel un bunker ou la rédaction d’un journal.
Joufflu, sûr de lui, aimable et apaisé, David porte un T-shirt lilas Uniqlo et parle un anglais fluide, musclé. Je fais un pari : il habite à Buda. Je lui demande les leçons qu’il a pu tirer de ces années.
«Je pense que j’ai manqué d’imagination», répond-il tel un auteur de fiction (ce n’est pas exactement ça que demande notre époque, davantage d’imagination?). «Si j’avais pu imaginer depuis le début la mauvaise tournure qu’allaient prendre les événements en si peu de temps, je me serais préparé pour mieux résister».
David dit qu’Orban a tiré profit d’une population qui plutôt que conservatrice était devenue apathique. Elle était pourtant descendue massivement protester contre la corruption des gouvernements socialistes –mouvement qu’Orban a radicalisé puis capitalisé depuis l’opposition entre 2006 et 2010. Or après, elle s’est mis à observer passivement la manière dont ce dernier s’est approprié l’espace public et l’État lorsqu’il a obtenu la majorité absolue en 2010 qui lui a permis de réformer la Constitution. David évoque deux points. Le premier concerne la particularité hongroise et son histoire, ce dont je t’ai parlé dans mon courrier sur la révolution de 1956. C’est qu’Orban a fait appel à ce pacte implicite noué dans le cadre du communisme goulash, qui échangeait une certaine stabilité économique contre la promesse des Hongrois de ne pas intervenir dans la sphère publique.
Voilà pourquoi quand la croissance économique s’arrête en 2022 suite à la pandémie, le modèle s’est ébranlé. La corruption cumulée a commencé à peser autrement, puis la répression, qui était bien ciblée, s’est accrue.
«Ça fait quatre ans que le pays stagne. La Hongrie est à présent un des membres les plus pauvres de l’Union Européenne, ce n’était pas le cas il y a 15 ou 10 ans», encore ce biais comparatif des Hongrois. «Orban ne pouvait donc plus rien promettre».
Deuxième point: comme il a retouché le système électoral en amplifiant les majorités parlementaires, son soutien populaire avait l’air plus costaud que ce qu’il n’était. Son plafond se situait en fait à trois millions de voix sur les huit millions appelés à voter: une majorité toute relative, car ces votants n’étaient pas disséminés à travers le pays, et leur représentation parlementaire (ou médiatique) était certainement biaisée.
«Sa tactique au fil des 25 dernières années était d’introduire un sujet dans la conversation publique à même de susciter la division et la panique morale, afin d’affirmer que la plupart de la société était de son côté et que sa mission était de la défendre. Or sur bien de ces sujets la société n’avait aucun parti pris, car ils étaient de fraîche date: Orban a récupéré cet agenda à sa guise». David évoque les politiques contre l’identité de genre –interdite en 2020– ou la campagne contre les homos, à qui Orban a pratiquement refusé la possibilité d’adopter des enfants. L’ensemble du pays ne s’intéressait pas à ces questions et pouvait même avoir une tolérance vis-à-vis de l’homosexualité. «C’est pourquoi Orban ne dit pas ‘on va poursuivre les gays’ mais ‘on va protéger nos enfants’, ce qui suscite une réaction immédiate».
Pour Orban, dont le gros de ses électeurs fidèles se trouvait en milieu rural, la polarisation était l’huile qui alimentait la machine gouvernementale.
Cette stratégie a perdu de son efficacité avec le temps, à mesure qu’il n’y avait plus d’excuses. Elle avait servi les campagnes précédentes, lorsque le programme portait sur l’accueil des réfugiés ou sur la guerre en Ukraine, ce qui le mettait encore en porte-à-faux avec Bruxelles, tout en grossissant la veine nationaliste des Hongrois. Orban a retenté le coup une dernière fois, il a même placardé des affiches à l’effigie de l’Ukrainien Zelensky, de la présidente de la Commission Européenne Ursula Von der Leyen et du candidat de l’opposition Peter Magyar sous le mot d’ordre «Stoppons-les». Il se trouve que cette manœuvre semblait désespérée. La plupart de l’électorat était las du cynisme.
C’est ainsi qu’on débouche sur Magyar et sur ton constat de ressemblance entre les vieux et les nouveaux leaders. David reconnaît que la victoire de Magyar est en partie due au fait que son discours s’est concentré sur des volets concrets, tels les services publics, le coût de la vie et la corruption. Il n’a pas fait de politique identitaire, «il a juste parlé d’identité en termes nationaux, puis il a visé juste en abordant les thèmes de la nationalité, le patriotisme et la famille comme l’avait fait Orban au début». Voilà comment il a construit sa majorité.
J’ajoute un élément qui me semble capital. Magyar a cherché des leaders en dehors de la politique traditionnelle, ou en tout cas en dehors des partis d’opposition à Orban. Il a arpenté le pays, il a tissé des alliances avec des référents locaux légitimés: travailleurs sociaux, pompiers, communicateurs. Il n’a pas constitué un front électoral large contre l’extrême droite: il est tout d’abord allé chercher les votants, sachant que s’il se positionnait comme seule option pour virer Orban, les partis et les dirigeants allaient suivre.
Magyar a monté une campagne qui se voulait une geste. «C’est maintenant ou jamais» affichaient les panneaux appelant à voter pour lui, le mot «jamais» étant barré. Puis la mobilisation était extraordinaire. Le vendredi précédant les élections, des milliers de jeunes ont organisé un concert dans le parc central de Budapest, où chaque artiste ou groupe était invité à aller sur scène jouer un morceau. Les performances duraient quelques minutes et tout le monde prenait le micro pour dire deux mots contre Orban.
«Il est très difficile de faire descendre les Hongrois dans la rue de manière permanente», pointe Eszter Polgari, directrice de Háttér Society, une association LGTB dont les locaux sont, comme je te le disais, petits, sombres, puants mais dégagent une aura spéciale. «Là, c’est autre chose. Il y avait de fortes attentes face au changement de régime et à la sortie d’Orban ».
À la différence de David, Eszter n’a pas un look soigné. Elle a les dents jaunes et porte des jeans assortis à un faux sweat GAP blanc. Elle reste pensive, puis rebondit :
«Tu sais, les atteintes portées aux groupes LGBT ne l’ont jamais servi». Dernière évidence, la gay pride il y quelques mois. Le Parlement a voulu l’interdire via une loi défendant les cérémonies publiques «promouvant l’homosexualité». Or le maire de Budapest a trouvé une astuce juridique pour autoriser le défilé en tant qu’événement municipal ne nécessitant pas de protection policière.
La manifestation a attiré l’attention nationale et internationale. Des activistes du monde entier, des eurodéputés, des influenceurs s’y sont rendus. Peter Magyar a décidé de ne pas y participer, sauf que le lendemain il était forcé de prendre la parole: «Viktor Orban est devenu le roi des Fiertés en Europe». Personne n’avait réussi comme lui à mobiliser autant de monde en incitant à la haine. Ce fut la marche des Fiertés la plus importante de Hongrie et l’une des manifs les plus fréquentées des dernières décennies.
(Je pense maintenant à un truc que m’a dit David quand je l’ai accompagné aux urnes dimanche. Pas David d’Amnesty, mais mon pote passionné du maté. «Les gens n’en peuvent plus de cette haine. Ils veulent de l’amour. De l’amitié. Ils ne veulent plus avoir peur»).
Amitiés,
J.
Madrid ·21/04/2026
Juan,
Je te réponds vite fait car demain je pars à Saragosse pour le salon du livre, à l’occasion de la Sant-Jordi, le jour de l’année où les Espagnols croient qu’ils vont lire et du coup se mettent à acheter des livres. Je ne vais pas très loin, ce sont ces petits trajets que je peux encore me permettre et qui me motivent. Entre-temps, je te sens dynamique pour ne pas dire frénétique –pour notre plus grand bien. Ça m’intéresse, entre autres, ce que tu racontes par rapport à l’apathie de la société hongroise en tant que filon utilisé par Orban pour dominer. Je me rappelais ces jours, suite à d’autres discussions, de mon vieux prof d’historiographie à l’université, Robert Bonnaud, que j’admirais. Un érudit qui disait, tout en souriant pour s’en excuser, que le véritable moteur de l’histoire n’était pas, comme avait cru Marx, la lutte des classes mais l’ennui: bien des fois les personnes créent des mouvements, des courants inattendus parce qu’elles s’ennuient ferme, parce qu’elles ne savent pas quoi foutre de leurs vies et que ça fait mal. Alors elles s’emballent autour d’une perspective qui à un autre moment les aurait laissé indifférentes. Il est vrai qu’à présent, dans la plupart des pays européens, les sociétés ne s’ennuient pas. Elles ont peur, ce qui décuple l’ennui. Non seulement ça va mal, mais en plus on est tétanisé face à la quasi certitude que ça va aller bien pire. Or cette peur, ou cette lassitude –qui est parfois la forme adoptée par la peur pour se dissimuler– contribuent à ce que des figures telles Orban ou Abascal ou Farage ou Le Pen obtiennent une part de pouvoir qu’elles n’auraient pas normalement (j’entends dans des sociétés qui partagent certains principes quant à la construction d’un avenir; tu me diras que ce n’est pas ça la normalité, mais c’est quand même ça le but, non?)
En tous cas, on peut avancer que M. Orban a dépassé ce point où l’ennui ou l’apathie –ou la peur– lui avaient permis de tout rafler. Alors il a tout perdu. Je ne sais pas si je dois désirer que d’autres leaders ultras en tirent la leçon et nous amènent à des extrêmes dangereux pour eux –et pour tout le monde–, ou plutôt qu’ils ne pigent rien et tentent de nous amener à des extrêmes qu’on va vouloir éviter à tout prix en leur arrachant le pouvoir.
Voilà ce que la société hongroise semblerait avoir trouvé en la personne de M. Magyar. Mais c’est un peu problématique et surtout lamentable que le moyen dont la démocratie se saisit pour en finir avec le tyran renvoie à ce monsieur qui, il y a seulement deux ans, était membre du parti dudit tyran. Puis il paraît que ce monsieur a profité du ras-le-bol cumulé et de la corruption abusée pour piquer au tyran plusieurs de ses idées phares. On parle donc à priori d’un type dont on déplorerait la victoire avec amertume si ce n’est qu’il a vaincu l’autre. Une conjoncture si tristement actuelle qu’elle peut continuer d’être tristement future si la putain de gauche, ou quel que soit son nom, ne parvient pas a élaborer une idée d’avenir. Excuse-moi d’insister, de me répéter, mais je suis persuadé que tout se joue précisément là: dans l’urgence de bâtir cet avenir, cette idée de société suffisamment attirante, intéressante, chaude pour que le plus grand nombre décide d’abandonner son état d’engourdissement ou de peur et se mette à y travailler.
Adviendra-t-elle? Je crois que oui, un jour. Car elle a toujours fini par pointer et qu’il n’y a aucune raison pour qu’il en aille autrement –me soufflerait Bonnaud. Mais le temps des historiens, on l’a dit, est un temps long.
On verra bien; ou plus bêtement, on n’en sait rien.
Amitiés,
M.
BUDAPEST · 22/04/2026
Martín,
Tu me demandais ce que les gens attendent de Peter Magyar, dont le nom se dit à l’envers ici, car en Hongrie le nom de famille précède le prénom. La version argentinisée serait donc Argentin Jorge ou Argentine Marta. Je comprends ton rejet. Au point où on en est, je n’y peux rien.
Je reviens aux scènes de fierté et d’agitation vécues lundi et mardi à Budapest, afin de mesurer le niveau de lassitude, de répulsion et de crainte suscité par le régime d’Orban. Plutôt que comme un conservateur –il l’est!–, Magyar est perçu par ses électeurs comme quelque chose de légèrement différent: un restaurateur. À ta question, les gens répondent ici comme j’imagine pouvaient répondre un Argentin en parlant d’Alfonsin dans les années 1980, ou un Chilien à propos de Patricio Aylwin dans les années 1990.
«Le mandat confié à Magyar est celui de rétablir les institutions démocratiques. S’il s’en tient, même partiellement et en prenant son temps, tout ira mieux», m’a dit Dorottya Rédai, une sociologue du genre à qui j’ai téléphoné. Activiste lesbienne, elle est membre d’une association qui était cible d’une campagne gouvernementale à l’occasion de la parution en 2020 d’un livre qui revisitait des contes pour enfants. Cette version plus inclusive, on a voulu l’interdire, si bien qu’une loi a été votée pour, entre autres, obliger les librairies à exposer ces volumes dans une pochette en plastique, comme s’il s’agissait d’une revue porno. L’ouvrage, bien sûr, est devenu un bestseller; puis cette ONG va entamer un travail de lobby pour faire abroger cette législation. «Mais avant tout, on a besoin que ces agressions cessent».
Je voudrais récupérer la réponse que David, le directeur d’Amnesty, a donné à ta question : «Les élections sont une condition préalable pour améliorer le contexte. Ça ne veut pas dire que Péter Magyar va être le champion des droits humains».
Loin de là. Fêtard ayant un historique contestable pour ce qui est de son rapport aux femmes, Magyar se fait remarquer lorsqu’il rend publics les enregistrements secrets de son ex-épouse, ministre du gouvernement Orban plongée dans un scandale (tiens-toi bien, lié à l’initiative de gracier un pédocriminel). L’homme a vécu à l’ombre de la réussite de sa femme, tandis qu’il occupait des postes peu visibles dans l’orbanisme. Sa carrière s’est nourrie de ce ressentiment. Hormis ses deux ans en tant qu’eurodéputé à Bruxelles, où visiblement il s’est pas mal amusé aussi, Magyar est un néophyte en termes de gestion; la direction qu’il va imprimer à son projet reste une énigme, sachant qu’il détient la majorité absolue au Parlement.
«Je comprends l’inquiétude», poursuit David. «Avoir la majorité absolue, la majorité constitutionnelle, est une arme dangereuse dans les mains de n’importe quel gouvernement. Oui, Magyar Péter provient de l’entourage d’Orban, il appartient à sa famille politique. Ça se trouve l’héritage de ce gouvernement pèse encore sur lui. Il existe une immense responsabilité politique et un grand potentiel en raison du nombre des voix obtenues. Pourtant, je pense que Magyar et Orban ne se valent pas. Par le ton de ses discours, par les instruments juridiques qu’il entend mettre en place, il est clair que l’approche de Magyar diffère, même par rapport au jeune Orban».
Un exemple: lors de sa première conférence de presse, Magyar a proposé une disposition constitutionnelle limitant à deux les mandats du Premier Ministre, et ce rétroactivement. Ce qui fait qu’Orban ne pourrait pas revenir au pouvoir. Il a avancé, en outre, qu’il ne veut pas voter cette norme unilatéralement, mais par le biais d’une consultation auprès des autres partis et de la société civile, puis soumettre ces amendements à un référendum.
«Je ne veux pas être trop optimiste, et dans tous les cas il faut voir comment il va tenir ses promesses», note David. « Mais je constate que le ton et les étapes qu’il met en place sont bien différentes».
La question du rapport à l’UE et à la Russie fera partie d’un prochain reportage, Martín. Ça nous éloignerait trop du sujet. Je note juste que nombreux opposants espèrent qu’une normalisation avec Bruxelles va débloquer des milliards d’euros à même de réactiver l’économie. Difficile à savoir si ça va suffire. Puis qu’en sera-t-il des promesses de diversification qui impliquent, entre autres, d’entretenir un lien avec la Chine, mais aussi avec la Russie, fournisseur d’énergie pas chère.
Force est de constater qu’il y a pas mal d’attentes autour de Magyar. Comme on le sait, ça peut poser problème. Trop attendre d’un gouvernement est source de frustration par les temps qui courent. Il suffit de se tourner vers la Pologne voisine, où le gouvernement libéral qui a succédé à l’extrême droite traverse de grosses difficultés pour démonter le modèle précédent. Orban bénéficie toujours de l’alliance avec le président du pays, puis ses amis tiennent les médias et certains recoins de l’État. Il a ses électeurs aussi: un noyau dur qui l’admire toujours. Je reviens alors à mon courrier. L’extrême droite a perdu les élections, et c’est déjà beaucoup. Or elle continue d’avoir un soutien, ses idées sont encore populaires. Elle n’a toujours pas été vaincue, ce qui malheureusement me renvoie à une autre question: est-il réellement possible de vaincre une idéologie ou une force politique? Dans le domaine de la politique électorale, les défaites ne sont-elles pas provisoires, titubantes? Voilà des questionnements pour une autre occasion, je sais. Ou pour la prochaine guerre…
TROP ATTENDRE D’UN GOUVERNEMENT EST SOURCE DE FRUSTRATION PAR LES TEMPS QUI COURENT.
Ces lignes bouclent ma dernière lettre de Budapest. Je sens que cette fausse routine si belle qu’on acquiert en voyage va me manquer; à laquelle s’ajoutent ces échanges, ce voyage épistolaire auquel je commence aussi à m’habituer. Je viens d’écrire dans la foulée que David avait répondu à «ta question». J’ai bien aimé jouer ce rôle de passeur: une espèce de chroniqueur-medium. Parcourir une ville étrangère sur tes suggestions, essayant de suivre les pistes d’une carte incomplète, ce fut une manière prodigieuse de comprendre ta méthode, de te voir au travail.
Hier soir, j’ai fait mes adieux à l’autre David, mon ami-maté. Je l’ai accompagné à son groupe religieux appelé «école de la parole», qui se tient toutes les semaines dans un appart à Pest. La plupart des membres, c’est des latinos originaires des pays andins; plus précisément des latinas. Hier, douze filles cathos et nous deux. J’étais heureux de le voir dans ce décor si étranger pour moi et si familier pour lui, cette routine de deux heures et demi hebdomadaires où on prêche, on chante, on se tait, on prie, puis à la fin se tient un moment de réflexion collective. David a pris la parole pour évoquer son mariage avec Caro d’ici à quelques mois. (Il stresse, il n’a pas pu résoudre un problème bureaucratique concernant la date de l’union civile, mais il est content et a surtout hâte d’emménager avec son amoureuse, avec qui il ne cohabite toujours pas pour «éviter toute tentation»).
On est rentré à pied par le grand boulevard Andrassy, parsemé de villas et de résidences diplomatiques, un emblème de Pest. L’avenue débouche sur la place des Héros, celle où Orban a prononcé son fameux discours l’ayant catapulté dans la politique. Il était presque minuit, il faisait froid: on marchait seuls sur l’allée au milieu de l’avenue. En surplomb, accrochées aux lampadaires, les affiches des candidats témoignaient des élections. David m’a demandé si j’en avais vu à la tête de Magyar. Il avait raison: ils étaient tous là, sauf lui.
–Les gens les arrachent – m’a-t-il expliqué. Ils les gardent, ça va prendre de la valeur.
Il marchait vite, les mains dans les poches.
–Comme les élections dans les années 1990, celles qui ont suivi la période communiste. Cette campagne est historique.
Je me suis souvenu d’un épisode de la veille, alors que j’arpentais un quartier de Pest habité par des universitaires et des ouvriers. J’étais aux portes d’un chantier lorsqu’une bande d’adolescentes criardes est passée en courant sur le trottoir d’en face. Arborant des affiches de Magyar, elles se sont dispersées en laissant une nuée de rires bruyants qui traduisait une espièglerie.
J’ai peiné à comprendre la scène. Tout comme les ouvriers qui sont sortis voir. J’en ai profité pour leur poser des questions sur Magyar, les élections, Orban, je crois que j’ai même glissé le mot politique. En vain. Aucun d’entre eux, au nombre de six, ne comprenait un mot d’anglais.
Je t’embrasse, Martín.
Et merci.
MADRID · 24/04/26
J’ai bien aimé, Juan, que ce Budapest cosmopolite et polyglotte que tu m’avais dévoilé d’un coup se dissolve dans l’air face à l’irruption de la classe ouvrière –ou au moins de ces ouvriers qui n’étaient pas allés en classe… D’une manière trouble, cette image s’ajuste au sentiment que j’avais en te lisant, lorsque tu racontais que dans cette avenue emblématique il n’y avait plus d’affiches à la tête de Magyar, car elles avaient été volées. Tu l’as dit, et moi j’ai cru y lire une forme de sentimentalisme, une tentative d’attraper le temps, le besoin de se construire une histoire peu à peu. Mais tout à coup, non, ce geste n’était que la possibilité d’un petit business vis-à-vis d’un avenir imprévisible.
On dirait une mauvaise caricature, vraiment mauvaise quoi, mais si révélatrice: on ne peut songer à aucune construction qui ne relève pas du gain, de la petite réussite personnelle. Il n’y a pas moyen –encore– qu’on commence à réfléchir autrement, qu’on recommence à le faire. C’est une connerie, mais ne serait-il pas mignon que quelqu’un dise oui, j’ai volé cette affiche parce que quand on sera loin de tout ça, loin de ce début de chemin qui nous aura amené si loin, j’aimerais pouvoir montrer à mes petits-enfants ou aux petits-enfants de mes amis ces panneaux qui nous ont fait croire qu’on était capables d’agir? Pardonne-moi pour cette mièvrerie, mais j’insiste: tant qu’on n’aura pas trouvé des modèles éloignés du prétendu succès matériel, on continuera de partir en sucette, en vrac, en cacahuète. Mille et mille fois. Je veux dire qu’on répétera ton histoire: pour se débarrasser d’un vieux cochon aux velléités tyranniques, la seule solution sera de lui opposer un cochonnet qui se veut propret, un petit qui pense presqu’en tous points comme son aîné sauf qu’il promet de moins nous faire chier.
Au fil de cette correspondance, je t’ai demandé et me suis demandé si la chute d’Orban nous donnerait des pistes pour en finir avec ces régimes qui se propagent comme la vérole sur le bas clergé, comme aurait dit Bonnaud. Si je te prends à la lettre, la réponse serait, on le disait, même modèle «en moins sale». Moins corrompu, moins hystérique, moins stupide, même politique. Je préfère ne pas tirer de conclusion par rapport à l’Argentine en 2027. Je ne veux même pas y penser, je n’en ai pas besoin d’ailleurs: ça m’a l’air évident et déprimant.
De toute façon, ce n’est pas cette réponse qui nous intéresse. La bonne piste est celle que j’exprime pêle-mêle de temps à autre: pour en finir avec ces roitelets stupides qui nous font penser que le monde est une erreur absurde, il faut concevoir une autre idée de monde; il faut leur opposer un avenir bien plus beau que le retour au passé, de sorte que des millions de gens choisissent de participer à cette construction.
Désolé pour le ton: je suis partie en couille. Ça doit être l’âge avancé et le mode assis, la tentation si idiote de monter au créneau. Quoi qu’il en soit, je tiens à te signaler que ce fut une joie de travailler avec toi sous cette modalité bizarre, inattendue. J’y ai pris vraiment plaisir, puis je suis toujours jaloux: si tu persistes dans ce hobby, il te reste des douzaines d’aventures, belles, moches et tout le contraire. Puis pour terminer façon Vizcacha (6): fais attention à la Chine, c’est là que se fabrique le monde, puis décris autant que tu pourras.
Je t’embrasse,
M.
1. José Natanson est le directeur du Monde diplomatique en Argentine. [N. de la T.].
2. Vers d’une chanson de Silvio Rodriguez dont la traduction serait Le mot juste, le sourire parfait [N. de la T.].
3. Miami représente pour les Argentins de la classe moyenne une sorte de paradis pour des achats pas chers de produits introuvables dans leur pays [N. de la T.].
4. Village rural situé dans la province de Buenos Aires qui a fortement soutenu Milei lors des élections en 2023 [N. de la T.].
5. Livre de cuisine populaire très célèbre en Argentine [N. de la T.].
6. Personnage d’un vieux sage dans Martin Fierro, un classique de la littérature argentine [N. de la T.].
Traducción: Agustina Blanco
* Respectivamente: Escritor / Politólogo y periodista especializado en política internacional.
© Le Monde diplomatique, edición Cono Sur






