Nous sommes tous des étrangers – El Dipló
DESALINEADOS #3

Nous sommes tous des étrangers

Por Darío Sztajnszrajber*
Dario Sztajnszrajber s’est rendu en Algérie à la recherche de la maison de son philosophe admiré Jacques Derrida. Tandis qu’il flâne à Alger, une ville qui à la fois le fascine et le déroute, qu’il pénètre dans un désert dont il se méfie, il s’interroge à propos de la signification de l’autre, de l’étranger, dans un monde marqué par le rejet de la différence et la violence à son encontre.

 

Ce n’était pas le désert imaginé. Le désert n’est jamais le désert. Youssouf a déplié un tapis sur le côté de la tente, puis trois chaises au dossier inclinable, une théière dorée. Il a allumé le feu sur les cendres d’une flamme éteinte peu avant et s’est mis à préparer du thé. Les dunes, le sable, le bivouac, la solitude, le silence. La scène était si idyllique que même le ciel y a contribué en nous offrant un coucher de soleil digne d’une carte postale. Ensuite est venue la parole. Car une visite du désert est aussi une conversation où les récits remplissent de matérialité l’absence d’espace, ou plutôt son excès. Aux alentours de Bou Saada, cette ville « aux portes du désert », voilà que notre imagination éclate et que nous devenons une caravane de voyageurs dans le vent, le sable, le froid, assoiffés en pleine nuit sombre, des étrangers qui s’entremêlent dans un dialogue où les histoires donnent de l’épaisseur au vide. Youssouf parle invasion, juifs, fromage, reine Kahina, femmes et leur place dans l’Islam, mais également Coupe du monde et chances infimes que l’Algérie l’emporte sur l’Argentine. Cette irruption du langage foot, accompagné de l’arrivée d’un deuxième 4×4 avec trois jeunes apportant de petites bouteilles d’eau minérale en plastique a un peu désarticulé l’imaginaire. L’évidence de sa fabrication, de son inauthenticité étant dévoilée, il s’agissait tout simplement d’une scénographie imposée au désert même. L’expérience de supercherie ne porte pas seulement sur un décor superposé, mais sur une distance non-originaire vis-à-vis des choses : on était dans le désert, sauf que ce n’était pas le désert mais le désert imaginé. Imaginé dans les films, dans les romans, dans la pub. Qu’est-ce le désert ? La photographie s’imprégnait du réel pour que tout le monde se sente épanoui : nous avec notre périple dans le désert, eux avec leurs clients satisfaits, nos réseaux sociaux avec leurs images à consommer. C’est exactement cela : nous étions à l’intérieur d’un paysage. Notre 4×4 continuait de livrer la musique attendue, elle aussi : un mélange de chansons algériennes ancestrales et de reggaeton, le Maghreb prêt-à-porter, dans la même veine que le déjeuner aux plats typiques ou l’hôtel meublé avec des objets folkloriques. On ne pouvait même pas vérifier si Youssouf se prénommait Youssouf. Si ses récits étaient vrais. Le désert imaginé puis l’émotion induite. Nous n’étions rien d’autre que des touristes, au-delà du but qui nous animait : trouver la maison d’enfance de Jacques Derrida à Alger. L’inauthenticité à fond : un désert conçu pour les touristes cesse d’en être un. Ou alors c’est un désert à l’image du centre commercial, où personne ne se sent déboussolé, sauf que dans « le désert dans le désert » nous sommes tous des étrangers.

 

De quoi est faite cette frontière scandaleusement camouflée qui différencie le touriste de l’étranger ? Qui est l’alter ego du touriste ? Quel serait son contraire ? Est-ce le natif ? Cela dépend de la nature de l’opposition, puisque cela pourrait tout autant être le voyageur, le migrant. Ou encore le sans-papiers. Ou le réfugié. Ou l’exilé. Peut-être suis-je en Algérie à la recherche de la maison de Derrida pour me chercher moi-même : à quelle catégorie j’appartiens ? L’inauthenticité est une usine prolifique d’authenticité : une sorte d’authenticité inauthentique. De quoi est faite cette frontière scandaleusement camouflée qui différencie le propre de l’impropre, le spontané de l’artificiel, l’authentique du lucratif ? La narration de Youssouf et le vécu de sa famille lors de la guerre de Libération m’ont bouleversé. L’émoi est toujours vrai, qu’il survienne dans la rue ou dans une salle de théâtre. Je me suis rappelé une visite que j’ai faite il y a quelques années au camp d’extermination de Majdanek en Pologne, lorsqu’en parcourant l’intérieur d’une chambre à gaz notre guide a installé un haut-parleur pour écouter très fort cette musique déchirante qu’est Yerushalayim shel zaav. Eh oui, nous étions déchirés. Puis nous avons poursuivi notre voyage persuadés et accrochés à l’idée d’être nous-mêmes. Or le déchirement suppose une séparation, et dans ce brisement quelque chose ne marche plus. Il conviendrait peut-être de faire un peu de place à cette gêne : non pas de comprendre qui suis-je, mais plutôt qu’a-t-on fait de moi. Tenter de fouiller toujours dans le passé, ce que Derrida évoque sous la formule « le désert dans le désert ». Ou l’imagination dans l’imagination. Ou l’émotion dans l’émotion. Comment se comporte Youssouf chez lui quand il boit son thé ? Fait-il ces mêmes gestes ? Se souvient-il aussi de sa famille torturée à l’époque coloniale ? Boit-il ce mélange d’herbes qu’il nous propose, ou achète-t-il des sachets Twinings ? Y a-t-il seulement un Youssouf, ou alors Youssouf n’est que cette frontière scandaleusement camouflée ? Et si Youssouf n’était que moi-même ?

 

***

 

Je suis à la recherche de la maison de Derrida, là où il est né à Alger ; mais pour Derrida à l’origine il y a la trace. Qu’est-ce qu’une maison sur une trace ? Pourquoi insister sur la maison ? Pourquoi insister sur l’origine ? À qui appartient la maison derrière la maison derrière la maison, derrière un arrière-fond sans fond ? À qui appartient la terre ? À qui appartient la terre dès lors que les strates se superposent les unes sur les autres ? Pis encore, à qui appartient le sable ? À qui appartient le sable qui n’est jamais le même et qui du coup n’est simplement jamais ? Mais va-t-on vraiment en débattre ? Paradoxe du désert : il n’est point d’antécédance possible vu que les traces sur le sable sont toujours effacées par le vent. Est-ce le vent la seule trace ? Mais le vent n’est-il pas toujours à venir ?

 

Vais-je trouver dans la maison de Derrida un indice quelconque de déconstruction ? La déconstruction, dit Derrida, est une expérience de l’impossible. Or comment peut-on avoir l’expérience de ce qui ne fait pas l’objet d’une expérience ? Il y a un truc qui cloche chez Youssouf, tout comme il y avait un truc qui clochait à Majdanek, j’ai toujours été gêné par le renvoi forcé de toute origine close et péremptoire vers le passé. Le désir des temps préadamiques : tout remonte à un commencement plein et unique. Et pourtant je me laisse captiver, car les sortilèges nous enchantent. La nuit tombe dans le désert alors que Youssouf nous raconte dans un français impeccable la lutte de son oncle contre la colonie française.

Bou Saâda change par rapport à Alger. Cette ville se trouve à plus de quatre heures de trajet depuis la métropole méditerranéenne. Et tandis que la route s’enfonce dans l’arrière-pays, de moins en moins de vestiges du bilinguisme demeurent : à Alger presque tout est traduit en français ; sur la route de Bou Saâda, la graphie française disparaît. Mais nous, on est des touristes, Youssouf est notre guide. Il n’est pas d’expérience de l’impossible plus vaste que celle du touriste découvrant le terrain. Youssouf nous raconte qu’il a de la famille en France, comme presque tous les Algériens, et qu’il aime beaucoup voyager en Europe. Voilà un niveau où tout le monde converge, où le propos essaie d’être le moins hybride, le moins confus, le moins babélique possible. Bou Saâda était une terre de brassage de cultures, y compris celle des juifs séfarades. Or notre époque est celle de l’épuration si bien que le récit intervient chirurgicalement sur ses contours. Il ne reste que le souvenir idyllique d’un monde divers ayant succombé face aux intérêts de l’ennemi. Puis il est clair que la catégorie d’ennemi manque de contenu. Voilà pourquoi Derrida affirme que tout est déconstructible. Mais il ajoute également qu’il y a l’indéconstructible. Tous les récits sont déconstructibles. Toute cette mise en scène, tout cet ordre, toute cette émotion, tout ce spectacle. Et pourtant le ciel provoque inopinément un mélange de couleurs saisissantes et tout à coup il y a encore un truc qui cloche. Ou alors une vermine se pose sur le tapis tout juste nettoyé à l’aspirateur et quelque chose ne va plus. Ou alors on entend un cri indéfinissable au loin qu’on n’arrive pas tout à fait à interpréter. Ou alors on voit s’éloigner sur le sable l’emballage plastique d’une friandise et voilà que le temps et l’espace s’en trouvent un poil décalés. Ou alors fait irruption le souvenir d’un chameau dessiné sur la page d’un manuel scolaire du temps passé à l’école religieuse, qui racontait l’arrivée de trois anges sous une tente. Or ici il n’y a ni chameaux ni anges, puis la tente a été fabriquée en Chine tel qu’indiqué sur son étiquette. Tout ce qui apparaît à nous est déconstructible, tout ce que l’on suppose être en dessous l’est aussi. Cependant, ici et là l’indéconstructible se tient tel un surplus qui bat…

 

Pourquoi suis-je venu en Algérie ? Le déconstructible : pour trouver la maison où Derrida est né. L’indéconstructible : ce voyage, va-t-il me transformer ? Le déconstructible : je n’étais jamais allé dans un pays arabe et je n’avais jamais songé à le faire. L’indéconstructible : suis-je en mesure de sortir de moi-même ? Le déconstructible : à un moment précis de son œuvre, Derrida se met à égrener des informations sur son enfance algérienne qui a un impact net sur ses idées. L’indéconstructible : comment suis-je devenu ce que je suis ? Le déconstructible : arriver chez lui va supposer chez moi une imprégnation, être affecté par quelque chose qui diffère de la froide description faite de son passé. L’indéconstructible : même le passé est toujours à venir. Le déconstructible : l’expérience de l’autre. L’indéconstructible : la véritable hospitalité, celle qui est impossible, se déploie toujours vis-à-vis de celui qui est hostile. Le déconstructible : le désert. L’indéconstructible : le désert dans le désert.

 

***

 

Déjà à l’aéroport tout le monde m’adressait des sourires. Il n’était question que de foot. La Coupe du monde approchait, l’Algérie et l’Argentine se trouvaient dans le même groupe. L’officier de la police aux frontières qui m’a accueilli fort aimablement et qui parlait un français rudimentaire avait malmené le passager qui m’avait précédé, lequel était conduit devant un autre fonctionnaire. Ma première crainte était en effet l’aéroport. Nous avions obtenu le visa sans problème, mais je me méfiais tout de même. Nous avions été contraints, Luciana Garbarino, éditrice du Diplo qui m’a accompagné dans ce périple, et moi à laisser nos passeports à l’ambassade d’Algérie à Buenos Aires, sans récepissé en échange. Après quoi j’ai appris que bien d’Européens se voyaient refuser le visa – surtout les journalistes – et que l’Algérie était l’un des pays les plus fermés au monde. Ma coéquipière, qui ferait office de traductrice sur place, a finalement récupéré nos documents de voyage où notre statut était clairement marqué : touriste. Pourtant l’homme au guichet a voulu vérifier : tourisme ? « Oui, tourisme » j’ai répondu. Notre voyage de six jours a consisté en une sorte de marranisme, minimisant notre quête de la maison natale de Derrida sous couvert d’anonymat. Quoique l’épithète de marrane est exagérée, puisqu’il n’était pas question de dissimulation mais de déplacement du centre d’intérêt. Nous avons senti qu’il valait mieux ne pas présenter ce séjour comme étant uniquement motivé par l’« enjeu Derrida », le prix à payer étant de recevoir le traitement réservé par l’Algérie à ses touristes. Au fait, je ne sais même pas si nous serions tombés sur une autre Algérie si nous n’avions pas dit que nous étions des touristes. D’autant que j’ignore sous quel statut on aurait été inscrits : il n’y avait pas d’autre choix.

 

Toujours est-il que pour l’Algérie s’intéresser à Camus, mieux encore à Saint-Augustin avait bien plus de sens. Or un touriste passionné de Derrida ? Personne, mais vraiment personne dans la rue ne savait qui était Derrida. Ni les chauffeurs de taxi, ni les employés de l’hôtel, ni les gens que l’on pouvait croiser ici et là. Même les libraires auprès de qui on s’est renseignés n’étaient pas au courant de son existence. Et pourquoi les rues algériennes seraient censées savoir qui est Derrida, né dans le quartier algérois d’El Biar en 1930 ? Un juif français qui a quitté le pays à l’âge de 19 ans et qui, d’après les témoignages que nous avons pu recueillir, n’avait pas été un fervent défenseur de la révolution pour l’indépendance du pays… Y a-t-il un lien entre ce fait et la manière dont l’auteur évoque une nostalgérie naissante à la fin de sa vie ? Quel est le rapport entre l’œuvre d’un penseur et sa propre biographie ? Puis quel est le rapport entre l’œuvre d’un penseur et sa propre biographie dès lors que son enfance était décidément problématique ? Que veut dire en l’occurrence problématique ? Ou au contraire, pourquoi ne pas se dire qu’une philosophie – cette exégèse du corps, dirait Nietzsche – n’est qu’une fuite, tout au plus une tentative de salut, au mieux de rédemption ? En nous parlant d’hospitalité, Derrida n’est-il pas en train de nous parler de ces marques de jeunesse dans une Algérie en pleine guerre qui le chasse de l’école ? En nous parlant de la différance, Derrida n’est-il pas en train de nous parler de son vécu dans une Algérie où il n’a appris ni la langue arabe ni l’histoire de son lieu d’origine ? Est-ce que sa manière si singulière d’écrire, de réfléchir, d’inventer ne relèverait-elle pas de cette condition impropre, celle d’avoir toujours été un juif français né en Algérie ? Ou un Français juif né en Algérie. Ou un Français algérien d’origine juive. Ou un Algérien juif devenu citoyen français, comme tous les juifs algériens qui adoptent la citoyenneté française suite au décret Crémieux en 1870, qui crée chez eux une scission fondamentale d’avec l’univers maghrébin.

 

 

***

 

Une fois installés à Alger, nous nous dirigeons vers la première adresse que nous jugeons plausible. Dans certains de ses livres, Derrida détaille son amour pour ce foyer avec jardin situé dans le quartier d’El Biar, au numéro 13 de la rue D’Aurelle des Paladines. Il y a une imprécision biographique dans laquelle nous décidons de ne pas approfondir. Il paraît que le petit Jackie est né dans une maison louée pendant des années, puis déménage rue Saint-Augustin, plus près du centre, et enfin revient avec sa famille vivre dans une autre maison à El Biar, rue D’Aurelle des Paladines où il vit le reste de son enfance. El Biar est un quartier huppé. Hier comme aujourd’hui. Nous prenons donc un taxi pour rejoindre les coordonnées suggérées par Gemini : 13 rue Khoudi Mohammed. C’est qu’à l’indépendance en 1962, les noms des rues revendiquant les héros, les personnalités et les généraux français ont été remplacés par les noms des combattants ayant participé aux différentes étapes de la résistance du peuple algérien pendant les 132 années qu’a duré l’occupation. Nous faisons confiance à l’IA parce que sa réponse était catégorique : l’ancienne rue D’Aurelle des Paladines est à présent la rue Khoudi Mohammed. Qui plus est, il existait bel et bien un immeuble au numéro 13 : une supérette Quick Market. Pendant que mon éditrice interrogeait deux jeunes caissiers, je me suis promené dans les rayons : une copie conforme de l’épicerie qui se trouve au bout de ma rue, dans le quartier de Florida, en banlieue de Buenos Aires. Il ne s’agissait point d’une ressemblance mais d’un calque : les produits d’entretien, les laitages, les gâteaux, les boissons, même certaines marques de pâtes étaient identiques. Je me suis senti chez moi. Ou plutôt à côté de chez moi, lorsque je vais acheter le goûter pour mon fils. Les gars de la caisse, qui ne dépassaient pas les 20 ans, se sont mis à enquêter sur leurs portables afin de nous aider. Personne n’était au courant de Derrida, ou de l’ancien nom de sa rue. Aucune idée. Mais leurs recherches ont donné des résultats différents. J’ai encore honte de m’être dit à ce moment-là : « Comment se fait-il que l’IA propose une autre adresse, alors que la question était identique ? ». Tout au long de notre parcours à Alger, Gemini n’a plus jamais répété sa réponse. Voilà l’indéconstructible : ça s’appelle Babel.

 

L’un des jeunes nous a invités dans l’arrière-boutique pour discuter avec un vieux monsieur dont nous n’avons pas compris s’il s’agissait du propriétaire ou d’un préposé. Il nous a accueillis avec beaucoup de gentillesse derrière son bureau en bois des années cinquante. Tout était sens dessus-dessous, des cartons traînaient partout. Un chat sommeillait parmi le désordre. Le contraste était stupéfiant : les garçons parlaient français, utilisaient les mêmes portables que nous et étaient habillés comme n’importe quel adolescent de n’importe quel coin de la planète. Le vieillard, lui, était issu d’un autre monde : vêtu en vieux costume élégant, ébauchant un sourire comme dans les films, il s’est adressé à nous en arabe. Il ne parlait pas français. Nous nous comprenions par des gestes, des signes, des mots écrits sur un papier. Son désir de nous donner une réponse se heurtait à l’impossibilité même de communication. L’hospitalité se joue toujours en partie dans une forme d’impossibilité. Derrida reprend cette idée dans ses textes : l’étimologie du terme hospitalité est associée à celle d’hostilité, car la véritable hospitalité est destinée à celui qui est hostile, à l’hostile tout court. Dans son propos, nous avons identifié qu’il s’excusait : je ne suis pas algérien, je suis palestinien. Seul qui ne possède pas de chez soi semble redoubler son souhait de réconforter l’autre. Sa générosité désintéressée nous déroutait, elle suscitait même une méfiance. Il nous a demandé de le suivre, si bien que nous avons marché vers une maison située au coin de la rue. Il a applaudi, personne n’est sorti. L’un des jeunes qui continuait l’enquête sur son portable nous a fait savoir que l’ancien nom de la rue n’était pas D’Aurelle des Paladines, mais Saint-George. La source : la même IA. Comme dans la nouvelle de Borges Pierre Menard auteur du Quichotte, la technologie est toujours la même, mais les contextes relèvent toujours de la casuistique. Dans le récit biblique de Babel, les êtres humains prétendent édifier une tour pour atteindre le ciel et ainsi émuler Dieu. Une telle arrogance, pourtant, fait l’objet d’un châtiment : la confusion dans les langues. L’espèce est alors divisée et il n’est plus de langue commune. Mais celle-ci avait-t-elle seulement existé ? Derrida démarre Le monolinguisme de l’autre par cette phrase : « J’ai une seule langue et ce n’est pas la mienne ». Un peu comme si ce supermarché devait être l’emplacement de l’ancienne maison de Derrida. Après tout, pourquoi pas ? Et pourquoi cette confiance, ce crédit, cette foi accordés aux réponses toutes faites ? Allez voir à la mairie, vous y trouverez sûrement un registre avec les noms des rues. Voilà ce qu’on nous disait normalement à chaque fois que nous nous heurtions à l’impossible. Et pourquoi faire confiance à la mairie ? Personne ne se souvenait de cet Alger avant la révolution. Qu’est devenu Babel ? Et si enfin la tour avait bel et bien été construite ? Je ne savais plus si je me trouvais à Alger ou à Buenos Aires, tandis que je flânais parmi les logos de Nesquik, de Nestlé, de Coca-Cola, de Nivea et tant d’autres. Dehors, c’est le désert. Mais n’y a-t-il plus de désert dans les rayons du supermarché ?

 

***

 

Je poursuis ma quête du désert dans le désert, de la maison dans la maison, de Babel dans Babel, de l’hospitalité dans l’hospitalité. Notre escapade à Bou Saâda a duré deux jours. Le lendemain, Youssouf nous a présenté Mohamed, un autre guide local avec qui nous avons visité une petite cascade où plein d’enfants se baignaient et jouaient ensemble. Mohamed tend quelques pièces de monnaie à un gamin pour qu’il ramasse des déchets, des papiers, des emballages qui traînent par terre. Le petit garçon s’appelle Issam, qui veut dire tendre une corde à Dieu, s’attacher à Dieu, quelque chose dans le genre. Il doit avoir 11 ou 12 ans et porte le maillot du Barça avec le nom de Messi sur le dos. Apprendre que nous sommes argentins ne provoque rien chez lui. Nous ne parlons pas le même langage, tout devient un échange fait de signes aimables. Ce n’était pas le désert que j’avais imaginé. Les récits de Youssouf, puis de Mohamed nous exposent une harmonie trop parfaite pour être vraie. Il ne s’agit même pas d’une stratégie marketing, mais d’une tradition revisitée : s’ouvrir à l’étranger. Or la question reste flottante : le touriste est-il un étranger ? Youssouf met davantage l’accent sur l’Islam, Mohamed sur la racine berbère. Tous deux évoquent la vocation pacifiste du monde musulman et leur rejet de toute forme de fondamentalisme. La photographie cherche à découper ce nouvel air du temps à partir d’une axiologie de la rencontre : le monde est partagé entre ceux qui cherchent le dialogue entre les peuples et ceux qui érigent des murailles violentes pour anéantir l’autre. Ici, à Bou Saâda, il y avait une communauté juive séfarade importante. À la suite du décret Crémieux en 1870, qui a octroyé la citoyenneté française aux juifs résidant en Algérie et non pas aux arabes musulmans et berbères, les juifs ont choisi d’être français, raconte Youssouf. Il essaie quand même de faire catégoriquement la différence entre le sionisme et le judaïsme, au sein d’une trame historique qui englobait également la controverse entre l’Algérie et le Maroc, puis le soutien actuel de ce pays à l’égard du voisin d’Israël. Derrida était-il juif ? Après 1962 les juifs sont tous partis, nous confirme notre guide. Nous l’interrogeons à propos de l’Islam, de la famille, des femmes, des tenues diverses et variées. Plus nous forçons les limites du récit avec Luciana, plus les contradictions émergent entre la visée universaliste et l’exclusion. Voici peut-être la seule tension majeure dans toute culture : Comment revendiquer l’universalisme à partir de son particularisme ? Le statut de touriste relève de la même matrice que l’aménagement des aliments au supermarché ; et dans l’univers des images qui est le nôtre, il n’est pas fortuit qu’on passe son temps justement à faire des poses. Néanmoins, une pose n’est pas forcément quelque chose de faux. Parfois c’est une manière de poursuivre son désir, ou de récupérer une vocation, voire d’ouvrir la porte au fantasme. Toutes les composantes de la photographie sont vraies. Il s’agit précisément de regarder ce qui se dégage de la pose. Historiquement, le désert accueille l’étranger. Or qui sont les étrangers aujourd’hui ? Où situer les frontières ?

 

Nous avons quitté le supermarché pour une nouvelle adresse fournie par l’IA. Le numéro était toujours le 13, mais cette fois la technologie nous a envoyés à l’angle de la rue Ahmed et Boualem Khalfi. Nous avons marché quelques heures, tout en descendant vers le centre d’Alger la Blanche. Les collines et la mer font d’elle une ville tout en contrastes, frappante. Alors que nous arpentons les ruelles en hauteur, la mer devient au loin un horizon de beauté sublime. Les quartiers d’El Biar et d’Hydra recèlent des architectures ressemblant à n’importe quel quartier chic de par le monde, mais en centre-ville l’ambiance française d’avant l’indépendance persiste. Tout se passe comme si on se promenait dans un paysage parisien du siècle passé. Il y a des cafés, des pâtisseries, des chats. La ville est pleine de chats. Pas dans certaines zones. Il y en a qui traînent partout. L’ouvrage qui marque le tournant animal dans le travail de Derrida – L’Animal que donc je suis – débute sur une scène où un chat l’observe tandis qu’il sort nu de sa douche. Ce regard du félin est à l’origine de toute une réflexion sur la différence. L’altérité de l’animal. Puis l’altérité de l’altérité de ce qui est animal. L’animal que nous construisons pour nous-mêmes, puis le côté animal que nous préférons écarter. On ne sent pas spécifiquement ce regard, mais les chats sont toujours là, au croisement du divin et du décor. La présence féline est quasi omniprésence, si bien que peu à peu nous remarquons l’absence absolue des chiens. Tout au long de notre séjour algérien, nous avons aperçu trois chiens tout au plus. Dans tous les cas en laisse. Jamais en liberté. Dans une nouvelle déclinaison de Babel, nous n’avons pas trouvé de consensus dans les réponses recueillies à propos de la rareté de cette espèce animale. Pourquoi y a-t-il si peu de chiens dans le pays ? Notre soupçon d’une quelconque motivation religieuse était constamment rejeté, l’argument avancé étant que les chiens habitent en milieu rural, que la tradition veut qu’ils soient plutôt domestiques et non pas errants, ou même que cette espèce exige une attention extrême étant donné son agressivité. En effet, nous avons été les témoins d’une scène où deux femmes ont demandé à un homme de bien tenir son chien pourtant bien muselé. Dans le désert, Youssouf a évoqué une nuance religieuse qui semble interpréter comme impure la salive des chiens. Pourquoi n’avait-il pas d’accord là-dessus ? Il semblait que personne n’avait la volonté de nous fournir une explication rituelle. Comme si rien que de la dévoiler constituait un sacrilège. Ou alors comme s’il valait mieux ne pas approfondir, ne pas en parler. Nous avons perçu cette gêne face à notre question. Qui plus est, personne n’envisageait cette absence comme telle. Voilà qui m’étonnait surtout chez nos interlocuteurs : cette conviction comme quoi il n’y avait aucun souci autour des chiens, leur rareté n’était tout simplement pas vraie.

 

Derrida parle de la démocratie comme étant à venir. Elle ne peut jamais être entendue en tant que démarche accomplie, puisqu’il est toujours question de l’autre, de quelqu’un qui reste dans les marges. Le problème avec cet autre, c’est qu’à chaque moment présent son exclusion est niée, au mieux justifiée comme étant légitime, qu’il s’agisse d’un animal, d’un peuple, d’une personne, d’un métier. Par conséquent, la démocratie ne peut jamais se contenter, ou se dire achevée, même si l’élargissement des droits semble être parvenu à sa fin. C’est qu’en démocratie il n’y a jamais de fin, car il y a toujours l’autre. Et il y a toujours l’autre en raison du paradoxe de l’altérité : le radicalement autre nous échappe toujours, et pourtant c’est la seule visée de la démocratie. La démocratie est toujours à venir, car son propos consiste à être en alerte par rapport aux nouveaux exclus de l’histoire qui à chaque instant du présent tentent d’élever leurs voix. Elle consiste à affiner l’écoute. Ces voix ne se trouvent pas de l’autre côté mais au contraire tout près. Elles cohabitent avec nous au quotidien. Voilà pourquoi il faut les entendre autrement. Dans leur teneur, un cri, une clameur, une lamentation, une faiblesse. Le radicalement autre n’est pas reconnu en tant qu’autre : c’est là que réside son altérité. Le statut d’étranger ne concerne pas les États nationaux mais notre rapport à tout autre. Pour cette raison, le radicalement autre n’est même pas une victime. Il ne peut pas être reconnu en tant que telle. Son exclusion, sa privation des droits, son extermination participent au fonctionnement du système. Il ne peut pas être victime justement parce que son oppression, sa ségrégation, sa disparition, son anéantissement sont nécessaires à la bonne marche de l’engrenage. Le bouc émissaire n’est jamais désigné, autrement il lèverait le voile sur le dispositif repoussant toujours quelqu’un vers l’extérieur afin que l’intérieur s’en trouve fortifié. D’ailleurs et paradoxalement c’est l’intérieur de la machine qui a tendance à se constituer en victime, comme pour justifier le besoin d’annuler l’autre. Qui est la victime ? Qui est le dedans ? Qui est le dehors ? N’y a-t-il plus de dehors à l’intérieur ? L’indéconstructible : le dehors du dehors, la victime chez la victime, encore et toujours le désert dans le désert.

 

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Nous arrivons ainsi à la deuxième adresse de la maison où Derrida aurait vécu ses années d’enfance. Nous nous apercevons d’une manière plus nette que face au Quick Market que cet édifice qui comporte peu d’étages n’est pas le bon. De plus, nous étions loin d’El Biar. Sur la façade, une plaque affiche un nom et un métier : médecin spécialiste des poumons. Un pneumologue donc, comme Maïmonide. Trouver un lien entre les signifiants devenait une pulsion désespérée, des signes fous, des sens forcés. Pourtant, la longue promenade ayant relié les deux non-maisons nous a montré différents traits de l’Alger contemporain. Nous cherchions une sorte d’imprégnation métaphysique pour saisir le contexte de création de la philosophie de Derrida. Or cet Alger ne ressemblait guère à celui d’antan. Déjà celui-là était une colonie de France, celui-ci une nation indépendante. L’identification à la geste libératrice était à fleur de peau, davantage chez les personnes âgées que chez les jeunes, encore que les témoignages douloureux signalant les Français n’étaient pas fréquents. La défense de l’autonomie était entendue comme une réalité sans appel, or un je-ne-sais-quoi français est disséminé encore dans la ville : du langage au sentiment amical de proximité en passant par l’architecture. La diaspora algérienne en France est impressionnante, et quelque part cela expliquerait que la haine ne soit pas perceptible. Certes, personne n’oublie les morts. Mais tout se passe comme si la colère à l’égard du colonisateur était circonscrite au récit historique et n’atteignait pas un degré d’intensité fort dans le présent. Ou peut-être qu’il existe un certain état explosif mais ambigu, comme celui qui tout à coup se souvient d’une souffrance et se fâche. Ou alors ils nous parlaient ainsi parce que nous étions des touristes… En tous cas ils nous parlent en français sur leur rapport à la France, qui est aussi leur rapport à l’Occident. En descendant vers le centre, on tombe sur des peintures murales faites à la main, gigantesques : les visages, les corps, les étreintes, les luttes de certains héros dont la plupart sont des footballeurs appartenant aux deux grandes équipes, qui à l’époque se disputaient la finale de la Supercoupe d’Algérie, l’USM et le MC. Alger est tapissé de graffitis et de pancartes. Ce qui avait l’air d’une évocation historique à première vue s’avère des expressions du fanatisme sportif. Notre argentinité invitait les Algériens à parler foot. À propos de la Coupe du monde pour commencer, mais pas seulement. Il était également question du choix polémique entre Messi et Maradona, dont le parti pris allait de soi : les jeunes gens choisissent le premier, le reste Maradona. Au fil de notre séjour qui a duré presque une semaine, nous avons croisé plus de dix enfants portant le maillot de Messi, celui du Barça. À l’intersection de la modernité et la tradition, l’expérience du temps devenait pour nous un enjeu. Il se peut que la nostalgérie de Derrida évoque moins un état d’esprit qu’un ancrage dans le temps. Comme si sa nostalgie du pays nous permettait de retrouver une Algérie nostalgique, mais pas vis-à-vis d’un moment historique particulier. Il est un décalage temporel qui s’avère hospitalier, puisqu’il nous invite à avancer tout en marquant une pause. Le désert dans le désert n’est peut-être que cette pulsion en quête de l’originel. À la recherche de la maison impossible dans le désert.

 

Après la cascade de Bou Saâda, nous avons pénétré dans le désert, en direction d’un petit village à quelques kilomètres : El Allig. C’est là que Mohamed nous a proposé d’entrer dans une mosquée. Une bâtisse très modeste aux murs nus où des éléments rituels côtoient un micro, de vieilles enceintes, un chargeur de portable. Plus la maison dans la maison est vide, plus nous sentons-nous proches de ce qui palpite entre les briques. Le silence à El Allig est trop grand pour ne pas écouter un peu au-delà. Ou un certain au-delà. Après il y a les rites, les itérations, l’institution religieuse ; or ainsi que toute prière arrête un tant soit peu la frénésie du temps, toute maison de Dieu désarticule l’espace. Nous sommes à l’intérieur, mais nous nous croyons en dehors du dedans. Comme si le dehors nous était inoculé à l’intérieur de nous. Mohamed nous explique et voilà que toute l’épiphanie se dissout. Les paroles arrêtent de battre dans leur souci rhétorique de décortiquer, de persuader, de justifier, tandis que tout est trop dit par ces murs humbles qui pourraient être ceux de n’importe quelle synagogue, de n’importe quelle église, de n’importe quel désir d’appréhender notre nomadisme devant la maison dans la maison.

 

Après les deux tentatives manquées, nous avons décidé de suspendre pour un temps la ressource technologique. Nous sommes partis à la découverte de la casbah, le quartier historique d’Alger, avec ses rues pavées qui se perdent dans les virages et les recoins. La casbah est située sur une pente, si bien que par la suite nous nous dirigeons vers la mer en contrebas. Arrêter de chercher le temps de la promenade était décisif – dans un registre déconstructif si l’on veut – pour que la différence advienne : habillées comme tout un chacun, des femmes non voilées nous ont abordés pour savoir si nous avions besoin de quelque chose. Au long de notre périple, nous avions aperçu des femmes portant des tenues diverses et variées, puis aussi un tout petit nombre d’entre elles sans habits traditionnels. Dans un français impeccable, nos hôtes étaient étonnées de notre provenance, puis lorsque mon éditrice a évoqué la rue D’Aurelle des Paladines, elles ont entamé une enquête qui s’est terminée par un message vocal confirmant que la rue en question se trouvait juste derrière le marché de la place Kennedy, nommée d’après le président qui était, dit-on, l’un des premiers à reconnaître l’indépendance algérienne. Éludant les thons rouges, les fruits de toutes sortes, des engins électriques et des maillots de foot, nous avons ainsi débouché sur une rue tout près, où effectivement se tenait une porte affichant le numéro 13. Derrière elle, un jardin et une maisonnette élégante. « C’est là », j’ai dit à Luciana. Non seulement tout concordait avec le peu de registres biographiques dont on disposait, mais aussi un mélange d’intuition et d’informations nous parvenant sur place nous a indiqué que nous étions enfin arrivés à la maison voulue. Nous avons frappé, personne n’a répondu. Nous avons traversé pour nous renseigner dans la boucherie d’en face, où le nom D’Aurelle des Paladines n’était pas connu non plus. Or mentionner le nom de Derrida a suffi pour qu’on nous dise que c’était la bonne adresse. Le boucher nous a accompagnés, puis a frappé à la porte plus énergiquement. Nous avons entendu des voix, puis une dame a ouvert. À la fois très aimable mais un poil pressée, elle nous a dit qu’elle était installée sur place depuis 1964 et qu’elle n’avait jamais entendu le nom de Derrida. Elle parlait français et un peu espagnol. Sa manière de s’adresser à nous a ratifié mon soupçon : nous étions au bon endroit. Son stress n’était pas dû à une forme d’empressement, il y avait chez elle une réticence : elle ne tenait pas à nous aider, il y avait un truc qui n’allait pas pour elle. Nous sommes restés plantés à côté de la maison, alors que des passants s’amassaient autour, curieux de savoir ce qu’on cherchait. Il n’était pas rare d’être approché en permanence par des gens voulant entamer une conversation, se présenter, régler une éventuelle question. Pour notre part, nous n’avons jamais pu nous abandonner à ce geste convivial. Une sorte de méfiance structurelle nous arrêtait : nous ne comprenions pas quel était leur intérêt, alors même qu’il s’agissait d’une démarche tout à fait désintéressée. Une dame nous a dit que le propriétaire des lieux s’appelait Frédéric et qu’il travaillait dans le consulat français. Une autre dame a murmuré à nos oreilles qu’ils étaient juifs. Plus de doute. L’Algérie ne compte que 500 à 2 000 juifs. C’était une coïncidence trop énorme. La judéité se trouvait être un lien trop fort avec Derrida. Ma certitude subjective était si concluante qu’il n’y avait pas moyen de me dissuader. Qui plus est, cette maison ressemblait à celle des photos publiées avec le livre Circonfession. La boucle était bouclée, sauf pour les propos de la dame à la porte. Nous a-t-elle refusé les informations par crainte, par zèle, par prudence ? Quelqu’un frappe et pose des questions.

 

Tout au long de ma vie je me reconnais exprimant mon judaïsme avec une certaine retenue. Après le décret Crémieux, les Français ont trouvé chez les juifs algériens des alliés nécessaires pour leur présence dans le pays. La citoyenneté française a rapproché ces derniers de la France, tout en les éloignant de l’Algérie maghrébine. L’Alger colonial apparaissait comme une ville européenne qui occluait toute trace autochtone. Pour la communauté algérienne maghrébine, les juifs avaient choisi d’être français, c’est-à-dire, des occupants. Des juifs qui, comme les ancêtres de Derrida, avaient cohabité en harmonie avec le monde islamique durant l’époque précédant la colonie. En même temps, bien de juifs algériens, y compris les Derrida, se sont également francisés en termes d’une certaine assimilation séculaire typique de la modernité juive européenne, qui a dilué petit à petit tous vestiges d’appartenance. Derrida raconte en effet que la circoncision était appelée baptême et le bar mitzvah communion, puis que tout lien avec la judéité était devenu quelque chose de plutôt symbolique. Voilà pourquoi le début de la guerre a provoqué un choc inattendu et dévastateur : sous l’occupation nazie, la nouvelle France abroge ledit décret et adopte les plus violentes lois anti-juifs. L’allié français se retourne maintenant et voilà que le juif est pris en étau entre deux camps : les Français et les Algériens. Le petit Jacques est renvoyé de l’école, fait l’objet des premières injures dans la rue. Une fois la guerre terminée, le décret Crémieux entre à nouveau en vigueur, sauf que la rupture pour les juifs algériens est irrémédiable. Derrida vit l’expérience de ne se sentir chez lui nulle part. Cité par Benoît Peeters dans sa biographie, le témoignage du philosophe débute en pleine guerre, lorsque face à l’interdiction d’aller à l’école pour les juifs la communauté met en place une scolarité dans les marges. Jacques, pourtant, n’est pas à l’aise. Si la discrimination à l’encontre des Français d’Algérie le mettait en colère, les formes endogamiques de la communauté juive ne lui plaisaient guère non plus. Or ce qu’il n’a certainement pas éprouvé à l’époque, c’était un quelconque attachement pour la tradition maghrébine. Le cap était mis sur la France, avec toutes ses apories dont la principale était sa condition paradoxale d’un entre-deux : il n’était pas tout à fait juif, pas algérien ou français non plus. Rien. Les juifs d’Algérie ont quitté massivement le pays après 1962, l’année de l’indépendance. Nous étions donc tombés sur la résidence de l’un des rares juifs vivant encore en Algérie, qui pour une raison ou une autre n’avaient pas quitté le pays. La réticence de cette dame vis-à-vis de nous n’était en rien surprenante. L’indéconstructible : cet entre-deux n’est-il pas une condition qui, en dehors de tout universalisme et particularisme, nous réunit, comme le dirait Roberto Esposito, autour d’un rien, d’un manque, d’un désert dans le désert ?

 

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De retour à Bou Saâda, nous avons reçu un mail avec la réponse de Sofiane Hadjadj, l’éditeur d’un livre sur Derrida publié à Alger il y a plus de vingt ans. Sofiane était devenu notre dernier espoir, notamment parce qu’il nous avait signifié qu’à l’époque, dans le cadre d’un colloque sur le philosophe, tous les participants étaient allés visiter sa maison d’enfance. Sofiane ne se rappelait pas l’emplacement, mais nous a donné rendez-vous chez une connaissance pour déjeuner. Il était confiant de pouvoir recueillir des informations auprès de cette personne. Son interprétation de la méconnaissance dans l’Algérie contemporaine autour de la figure de Derrida s’est centrée notamment sur la position ambiguë que ce dernier a adoptée concernant la révolution: il n’y a pas eu de sa part un soutien éloquent. L’indéconstructible : l’identité est toujours à venir, elle aussi.

À notre grande surprise, il se trouve que l’ami de Sofiane s’appelait Frédéric. C’est ainsi que nous retournons au numéro 13 de la rue du marché pour retrouver cette dame, qui bizarrement n’est autre que l’épouse de Frédéric, ces rares juifs résidant encore en Algérie. « Jacques Derrida a habité ici, n’est-ce pas ? » je lui ai demandé. Il a pointé vers une construction attenante qui faisait partie du condominium : « Non, il a vécu à l’emplacement de cet immeuble en construction. C’est là que les Derrida ont habité jusqu’en 1962. Mon grand-père leur louait ce logement ». Ce n’était pas la maison imaginée. Le problème n’était pas tant le numéro 13 et son possible décalage, ni le silence initial de la femme de Frédéric, pas même les propos lus dans la biographie de Peeters où Derrida raconte que ses parents avaient acheté cette propriété. Toutes ces imprécisions pouvaient être éclairées aisément à mon sens. Le problème, ou plutôt ce qui devenait problématique dans le témoignage de Frédéric, c’était qu’il s’agissait d’une maison en construction. À moitié finie. Dans cet état intermédiaire, processuel, où on n’envisage pas tout à fait la fin, où tout semble trop inachevé, les tuyaux étant éparpillés sur le trottoir, le sable dans des sacs exposés à une pluie intermittente, les chambres encore ouvertes. Ce projet immobilier était extrêmement loin de ce qui avait été une maison qui d’après Frédéric ressemblait à la sienne. Nous l’avons parcourue, et nous avons eu en quelque sorte le sentiment d’avoir parcouru celle des Derrida. Or tout relevait d’une vraisemblance. La vraisemblance et la trace. Ou est-ce la copie, la trace ? Que suis-je venu chercher à Alger en somme ? Qu’est-ce qui nous relie à nos référents ? Pourquoi suis-je parti à la recherche de l’enfance de Derrida ? Pourquoi ai-je voulu visiter un pays arabe ? Qu’est-ce que ce parcours dit de ma propre errance ? Pourquoi le désert m’attire-t-il tant ?

Au bout de six jours, j’ai commencé à me sentir moins étrange à Alger. Tous ces petits détails qui composent une identité se sont intégrés à notre quotidien. Des tournures idiomatiques, le nom des objets typiques, la façon de conduire, l’emplacement des quartiers, ces manières conviviales qui au début suscitent du rejet et que petit à petit on assimile comme étant des moyens de se relier à l’étranger. Étranger ou touriste ? La vraisemblance et le reste. On peut être étranger chez soi, alors que le touriste se sent partout chez lui. Sofiane voyait un parallèle dans l’idée d’un judaïsme culturel et celle d’un musulmanisme culturel. Ici en Algérie différents versants de l’Islam cohabitent, y compris séculaires, nous disait-il. C’est que toute sécularisation est une forme voilée de continuer de ce dont on se déprend dans la théorie. Il se peut que l’hypersécularisation conduise le monde actuel vers une Babel inversée, où nous allons tous reparler une seule langue. La question est évidemment quelle serait cette langue. Ou quelle est déjà cette langue. Notamment parce que l’hospitalité s’adresse toujours à celui qui est hostile. En cela réside sa particularité. La condition d’étranger est non seulement souhaitable étant donné la faiblesse qu’elle suppose, mais aussi en tant que moyen de transformation de ceux qui habitent chez soi. Et c’est que dans le désert il n’y a pas de maison, seulement des tentes. Et les tentes n’ont pas de porte : on arrive, on entre, on mange. Alors le désert dans le désert serait ce vide originel où d’une certaine manière tout le monde est autre, étranger.

Traducción: Agustina Blanco

* Filósofo.

© Le Monde diplomatique, edición Cono Sur

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